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Tu étais dedans et moi dehors (1975)  3 pages


Tout commence aujourd'hui (1972) 3 pages

La rencontre de Dieu, l'aventure
la plus passionnante (1962) 6 pages

Dieu, c'est quand on s'émerveille (1961)  4 pages

Seigneur, je cherche ton visage (1929) 1 page

Comme Jésus, avec Lui, susciter en chacun
ce qu'il a de meilleur (1929) 1 page


*  *  *  *  *



TU ÉTAIS DEDANS, MOI DEHORS

Maurice Zundel


Homélie pour le 2e dimanche du Carême, dimanche de la Transfiguration
à  Genève, en février 1975

Dernière homélie prononcée par Maurice Zundel qui décédait en août 1975
des suites d’une thrombose cérébrale.

Publiée dans Ta Parole comme une source, Éditions Anne Sigier


Chers amis,

Nous avons une peine infinie à prendre le tournant, c’est-à-dire à intérioriser Dieu. Nous continuons presque toujours à Le situer en dehors de nous, comme une puissance qui nous domine, à laquelle il faut bien que nous nous soumettions, mais qui ne fait pas partie essentielle de notre vie, qui est un devoir, parfois ennuyeux, un devoir auquel on veut bien consentir en donnant quelques minutes à Dieu chaque jour, éventuellement une demi-heure le dimanche. Mais nous ne sommes pas pris aux entrailles. Nous ne sommes pas pris au fond du cœur par ce Dieu qui nous demeure étranger, alors que justement la nouveauté, la nouveauté de la Nouvelle Alliance, c’est de situer Dieu au plus intime de nous-même, comme une source qui jaillit en vie éternelle.

Il est étonnant que nous n’ayons pas retenu le mot de saint Augustin qui est unique en son genre, qui est prodigieux dans son raccourci et qui jette une telle lumière sur la nouveauté de l’expérience spirituelle. Il dit à Dieu : « Tu étais dedans, c’est moi qui étais dehors ! »

Il touche là le nœud même de la question. C’est là, justement, que se situe le tournant : si Dieu est dehors, la cause de Dieu est perdue. Il demeure étranger à nous-même et, ce n’est qu'en nous contraignant, que nous nous soumettons éventuellement à des lois qui nous surplombent et qui viennent d’ailleurs.

Mais si nous saisissons, comme Augustin l’a saisi avec cette puissance incroyable, que c’est Dieu qui est dedans, et nous dehors, que c’est Dieu qui est la suprême expérience de notre humanité, que nous n’arrivons jusqu’à nous-mêmes qu’à travers Lui, alors Dieu deviendra la respiration même de notre esprit et de notre cœur.

On peut récriminer contre la dissolution des mœurs, on peut s’attrister de voir s’effondrer les traditions vénérables,  mais tous ces gémissements ne résolvent aucunement le problème. Il s’agit de montrer Dieu, j’entends d’en témoigner comme d’une expérience que l’on peut vivre, que chacun est capable de faire à chaque instant du jour, en étant simplement attentif à sa propre vie, sa propre vie bien sûr mêlée à celle des autres, sa propre vie en relation avec celle des autres, mais toujours sur ce plan d’humanité où il est impossible de se tirer d’affaire sans rencontrer l’infini.

Dès que vous percevez cela dans un petit enfant qui vient de naître, dans ce premier sourire de cet enfant, dès que vous sentez ce dedans, que vous en prenez conscience, vous êtes bouleversé. Vous sentez que tout est là finalement, qu’à travers cette fragilité il y a une grandeur incommensurable, qui est d’autant plus éclatante que l’enveloppe est plus fragile. Et au fond, toutes nos amitiés, toutes nos tendresses, tous nos amours, finalement, qu’est-ce qu’ils cherchent ? sinon précisément un dedans, c’est-à-dire une source inépuisable, c’est-à-dire une vie véritable, c’est-à-dire le Dieu Vivant, celui qui est le secret le plus intime de notre cœur, qui est le lien éternel de toutes nos tendresses.

L’humanité se désintéressera de plus en plus de Dieu s’il n’apparaît pas justement comme ce dedans qui nous amène à connaître notre propre intimité, qui nous apprend à découvrir l’immensité de notre aventure, qui nous apprend qui nous sommes, et qui fonde notre dignité, quand nous apprenons à respecter celle des autres.

Le Christ au milieu de l’histoire, le Christ qui meurt, c’est Dieu qui meurt au milieu des hommes. Ce n’est pas un Dieu étranger, c’est Quelqu’un qui porte l’humanité, qui cherche justement au-dedans de chacun de nous, à édifier ce sanctuaire qui est la seule cathédrale digne de lui. Toutes les églises de pierre ne peuvent conduire finalement qu’à cette Église intérieure qui est le sanctuaire de nous-même.

Et c’est cela l’Évangile. L’Évangile, c’est de nous avoir délivrés de cette obsession d’un dieu extérieur à nous, d’une puissance extérieure à nous et qui pourrait à chaque instant bouleverser notre vie, pour nous conduire à un Amour caché en nous, qui ne nous contraint pas, qui nous attend, qui patiente, qui se donnera jusqu’à la mort de la croix, parce que justement, il s’agit d’une intimité à conquérir et non pas d’un esclave à soumettre.

Ce que nous pouvons apprendre de notre intimité, quand nous sommes en contact avec celle des autres humains qui nous entourent, nous fait saisir toute la délicatesse de ces rapports, et l’impossibilité d’atteindre l’intimité d’un autre sans s’effacer dans la lumière que nous espérons porter en lui, sans devenir un espace illimité pour l’accueillir. Comment Dieu pourrait-il se manifester s’il n’était pas le respect infini de cette intimité, s’il ne la voulait entièrement libre, jusqu’à mourir plutôt que d’en violer le secret ?

Et c’est là que nous retrouvons le mot que nous venons d’entendre de la seconde lettre à Timothée : « Avec la force de Dieu, prends ta part de souffrance dans l’annonce de l’Évangile ».

De quoi s’agit-il, en effet, dans ce carême qui devrait être une sorte de procession vers la fête de Pâques ? De quoi s’agit-il ? - De jeûner ?  Nous ne jeûnons pas ! - De nous priver des choses qui nous font plaisir ? Nous ne le faisons pas ! - De quoi s’agit-il ? Mais il s’agit d’épargner cette vie divine que nous portons en nous ! De la protéger contre nous-mêmes ! D’en témoigner en la laissant transparaître pour que les autres puissent la respirer !

Çà, c’est un Carême qui aurait un sens, parce que justement, si Dieu est ce Dieu dont Jésus parle à la Samaritaine, ce Dieu qui est en elle, ce Dieu qui la cherche, ce Dieu qui est la source éternelle de sa vie, si Dieu est cela, nous savons bien qu’à chaque instant nous risquons d’intercepter sa lumière, d’empêcher le courant de passer, de fermer la porte aux autres, de ce Royaume intérieur à eux-mêmes que nous devrions leur apprendre à découvrir, non pas en parlant mais en vivant.

L’Évangile est complètement dans la vie, ou il n’a aucun contact avec elle. Au contraire, s’il est dans la vie, c’est à nous donc de devenir un Évangile vivant. Non pas bien sûr en faisant du prosélytisme et en nous mettant à prêcher, mais en ayant ce souci, - ce souci, puisque c’est vrai que Dieu est dedans puisque nous le portons en nous,  –  en ayant ce souci de communiquer, sans rien dire, le sourire de Sa tendresse.

Combien les hommes qui nous entourent, qui nous valent bien, qui valent souvent tellement plus que nous-mêmes, combien ils seraient acclimatés, si l’on peut dire, à la présentation de l’Évangile, si nous devenions nous-mêmes ce message vivant de libération et d’amour !

C’est de cette manière que nous avons à prendre notre part de souffrances dans l’annonce de l’Évangile. Cà vaut la peine. Car rien n’est plus bouleversant que de penser et prendre conscience que la Vie de Dieu a été remise entre nos mains,  la vie de Dieu a été remise entre nos mains. Ce n’est pas un vain mot. C’est l’expérience quotidienne. Si nous sommes fermés, bloqués, c’est que nous rencontrons des visages fermés, qui nous empêchent justement d’atteindre à notre intimité et à la leur. Si Dieu devient étranger, c’est parce qu’il ne constitue pas le sommet de notre expérience humaine par notre faute ou par ignorance.

Il s’agit donc, encore une fois, de prendre le tournant et de nous rappeler que tout tient dans ce passage du dehors au-dedans, dans ces deux petits mots des Confessions de saint Augustin : dedans, dehors.

Comme c’est merveilleux de penser qu’un grand génie comme lui, qu’un grand chrétien, un saint admirable, ait découvert cette chose que nous avons tellement de peine à réaliser, à savoir : c’est que nous sommes étrangers à nous-mêmes, et que nous sommes jetés dans notre propre intimité que lorsque, tout d’un coup, libérés de nous-mêmes par la Présence de ce que saint Augustin appelle la beauté si antique et si nouvelle, nous ne sommes plus qu’accueil dans la libération de nous-même.

Voilà donc le carême que nous avons à vivre. Laisser Dieu passer, communiquer Sa lumière, et laisser Dieu donner aux autres, dans notre sollicitude humaine, la Présence adorable et l’éternel Amour.



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TOUT COMMENCE AUJOURD’HUI


Maurice Zundel

Homélie de la messe de Pentecôte, le 21 mai 1972,
au Carmel de Matarieh, Le Caire



Vous vous rappelez la dernière question posée par les apôtres au jour de l'Ascension. Tandis que Jésus les invite à se recueillir et à attendre l'Esprit saint qu'il doit leur envoyer, la dernière question qu'ils lui posent, c'est : «  Est-ce en ces temps-là que tu rétabliras le règne en faveur d'Israël ? »

Et voilà la réponse aujourd'hui, la réponse inattendue et merveilleuse : le règne de Dieu, le royaume dans lequel Jésus veut nous introduire, il ne peut se construire, il ne peut advenir qu'au-dedans de nous. Le ciel, auquel nous sommes appelés, est justement un ciel intérieur à nous-mêmes, comme nous le dit le pape saint Grégoire : «  Le ciel, c'est l'âme du juste. »

Et cette lumière est inépuisable, cette lumière est à suivre qui nous conduit du dehors au-dedans. Nous sommes tous esclaves du dehors. Nous voulons jouer un rôle, nous portons un masque, nous désirons exercer une influence, jouir d'une primauté, être loués et admirés et, tandis que nous poursuivons toutes ces exhibitions de nous-mêmes, nous perdons notre substance, nous devenons toujours plus extérieurs à nous-mêmes et nous finissons par n'être plus qu'une apparence d'existence.

Et voilà justement que la lumière de la Pentecôte nous ramène à l'essentiel, nous révèle notre dignité, notre vocation, notre grandeur, notre immortalité, nous révèle notre égalité, notre égalité dans les hauteurs, notre égalité dans l'amour, notre égalité dans le dépouillement, notre égalité dans la pauvreté, notre égalité, notre égalité dans le don de nous-mêmes.

Toute âme, l'âme d'un enfant qui vient de naître, toute âme, tout esprit humain est capable de cette immensité, est appelée à cette grandeur et doit devenir le Royaume de Dieu. Chacun de nous est appelé à avoir et à devenir un dedans... un dedans. Ce petit mot de rien du tout, comme il est merveilleux !

Quand Augustin dit à Dieu : « Tu étais dedans et moi j'étais dehors », il nous fait sentir toute la grandeur de ce petit mot, être dedans, c'est-à-dire être soi-même une source, être soi-même une origine, être soi-même une valeur, un trésor, être soi-même un créateur, être soi-même tout un univers.

Pasternak l'a admirablement compris. Il a une page extraordinaire, bouleversante et magnifique, où il nous montre que les temps nouveaux sont arrivés, les temps nouveaux, les temps de la grandeur. Là où l'on parle, comme dit Tagore, de l'ivresse pour être, les temps nouveaux sont advenus.

Jusqu'ici, on voyait des foules, jusqu’ici on voyait des armées. Jusqu'ici, on voyait, on assistait à la migration des peuples, on comptait par le nombre et par la multitude. Et maintenant, qu'est-ce qui se passe ? Voilà l'Ange qui s'adresse à Marie, voilà le dialogue de l'Annonciation, voilà une toute jeune fille dont le « oui » est attendu, dont le « oui » est indispensable à l'accomplissement de la création et c'est dans le secret de son cœur que se décide le sort du monde.

Désormais, il ne s'agit plus de multitudes, il ne s'agit plus d'assemblées où l'homme est tumultueux. Il s'agit, maintenant, de ce secret d'amour qui se murmure au fond du coeur. Il s'agit, maintenant, de ce dedans où chacun est libéré du dehors, où chacun porte en lui son éternité, où chacun peut devenir, pour les autres, un espace illimité, un ferment de libération et de grandeur.

Rien n'est plus merveilleux, rien ne nous atteint plus profondément, parce que rien ne nous libère davantage. Être libre de soi, mais c'est totalement impossible si on n'a pas trouvé, au fond de son cœur, cette Présence infinie qui est seule capable de nous combler, qui est le seul chemin vers nous-mêmes, le seul chemin vers les autres, la seule signification de tout l'univers. Nous avons donc à recueillir ce merveilleux héritage, à découvrir, ce matin, ce don infini de l'amour éternel.

Tout commence aujourd'hui. Comme les apôtres sont radicalement transformés quand ils cessent de se regarder, quand ils ne voient plus que le visage du Christ imprimé dans leur cœur !

Comme ils vont partir maintenant jusqu'au martyre, partir à la conquête du monde, nous aussi, nous pouvons, aujourd’hui, naître de nouveau et entrer dans cette immense aventure qui est de donner le monde à la lumière infinie et à l'amour éternel et de consacrer le monde au Christ qui a donné sa vie et qui la donne éternellement aujourd’hui.

Aujourd'hui, nous pouvons entrer dans cet immense amour dans la mesure, justement, où nous commençons par nous recueillir, où nous commençons par entrer dans ce silence infini où naissent toutes les vies. C'est ce silence qui est l'origine de toute grandeur, c'est dans ce silence que l'on découvre la Présence infinie, c'est dans ce silence que l'on naît à soi, c'est dans ce silence que l'on rencontre toutes les présences, c'est dans ce silence que l'on atteint jusqu'à la racine de soi et jusqu'à la racine des autres.

C'est donc dans ce silence que nous allons nous enfoncer, en demandant au Seigneur de nous communiquer la plénitude de son Esprit et de nous délivrer, enfin, de ce vieux moi qui est usé jusqu'à la corde, de nous donner un point de vue neuf qui soit simplement un regard d'amour vers lui.

Qu'il nous envoie pour donner simplement par notre présence, pour donner au monde cette joie, cette joie de Dieu, cette joie de l'éternel amour, cette joie du visage du Christ après laquelle toute la terre soupire.


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LA RENCONTRE DE DIEU, L'AVENTURE LA PLUS PASSIONNANTE  


Maurice Zundel

Homélie prononcée à Lausanne, le 25 février 1962

 
Chers amis, quand on lit une page des grands mystiques, comme St-Jean de la Croix, et j’avais l'occasion cette semaine de reprendre « Le Cantique Spirituel », et singulièrement cette strophe admirable ou St-Jean de la Croix dit : « Réjouissons-nous, mon Bien-Aimé, allons nous voir dans Ta Beauté ». Et le commentaire qu'il en fait est absolument extraordinaire, ce commentaire dont le lyrisme est débordant et où le mot « Beauté » revient une vingtaine ou une trentaine de fois dans quelques lignes : « Allons nous voir dans Ta Beauté : je me verrai dans Ta Beauté, je serai moi dans Ta Beauté et Tu seras moi dans Ta Beauté... »

Impossible de dire ces mots sans se rendre compte que, pour St Jean de la Croix, comme pour tous les mystiques, le contact avec Dieu est celui qui suscite la vie, l'enthousiasme, parce qu'il s'agit d'un lien nuptial, d'un lien où la personne s'échange dans le plus profond, dans le plus intime d'elle-même avec Dieu, où la personne se constitue dans ce don et dans cette offrande et où elle n'est jamais lasse de s'émerveiller, parce qu'elle ne cesse jamais de grandir et de s'accomplir.

Et, entre ces pages du mystique, entre ces pages – d'une suprême poésie et d'une suprême grandeur – et la religion de nos paroisses, on a l'impression qu'il s'agit d'autre chose. Il semble que, dans nos paroisses, on soit endormi, chloroformé, et que la vie religieuse y soit un pensum, un devoir, quelque chose qu'il faut accomplir parce qu'on est soumis à une puissance par le jugement de laquelle on devra passer, et qu'il est plus sûr, malgré tout, de mettre les chances de son côté.

On s'ennuie dans les églises : je m'y ennuie, je m'y ennuie si souvent, je m'y ennuie parce qu'on a l'impression que tout est terne et gris, on rabache des mots, on ressasse, on redit, on répète. Alors que, pour le mystique, Dieu est brûlant, alors que pour le mystique comme pour Pascal, dans la fameuse nuit de sa conversion, Dieu est un feu qui ne s'éteindra plus jamais : au plus intime de son coeur. On a l'impression, dans nos paroisses que Dieu est un ennui; c'est un devoir, c'est une espèce de personnage lointain, redoutable, émouvant quelque fois, mais la plupart du temps ennuyeux.

Et que de stratagèmes il faut pour circonvenir un mourant, pour lui faire accepter les sacrements parce que, justement, la vie chrétienne, du moins ce qu'on appelle de ce nom, est presque toujours pour nous une sorte de rite que l'on accomplit dans un conformisme bien intentionné, cela va de soi.

Ce n'est pas une découverte, ce n'est pas une joie, ce n'est pas une jubilation, ce n'est pas un jaillissement toujours nouveau devant la Beauté de Dieu qui se communique à nous. Ce n'est pas surtout une aventure incroyable qui donne à la vie une saveur inépuisable et qui, chaque jour, fait se lever un monde nouveau.

D'où vient que la vie chrétienne, qui est issue pourtant de l'Évangile, lequel veut dire : « Bonne Nouvelle », d'où vient que cette vie est si terne, si grise, si morne, si banale, et que la plupart des chrétiens ressemblent à tous ceux qui ne sont pas chrétiens, vivent avec quelques scrupules de surface, exactement comme tous les autres. D'où cela vient-il? D’où vient cet échec, d'où vient cet ennui?

La science est une aventure. Si vous ouvrez un livre de sciences ou une revue de sciences qui ait une certaine tenue, à chaque page vous poussez un cri d'émerveillement, à chaque page il y a une nouvelle découverte, à chaque page vous êtes confronté avec une dimension inconnue de l'univers, à chaque page vous vous extasiez devant la puissance de l'intelligence humaine qui a renversé le cours de toutes les sensations, qui a établi le règne de l'homme jusqu'au coeur de la matière, et qui peut maintenant, de la terre, viser les astres et envisager d'exploiter des énergies qui semblaient à jamais hors d'atteinte.

La science est une prodigieuse aventure, magnifique, qui fait le plus grand honneur à l'esprit humain; et l'on comprend le savant qui s'y consacre avec une passion brûlante, on comprend ce mot de Branly, un des inventeurs de la télégraphie sans fil, une découverte bien ancienne comparée à celles d'aujourd'hui, on comprend ce mot de Branly après une séance de parade où l'on avait visité son nouveau laboratoire, disant, après le défilé de tous les invités : « Eh bien, ça ne vaut pas, ça ne vaut pas une journée d'expériences! »

La science est une aventure. L'art est une aventure et l'on pouvait voir, à certains jours, Clara Haskil, le visage décomposé, sortant d'un concert, ayant l'impression d'avoir tout raté parce que, justement, on ne sait jamais, on ne sait jamais si on est digne, on ne sait jamais si on est au niveau de la Beauté, si on a pu faire passer dans ses doigts tout le chant de son coeur, et si le public a communié jusqu'au fond avec cette source éternellement jaillissante qui a fait naître au cours de l'Histoire tous les chefs-d'oeuvre.

Et l'alpinisme aussi est une aventure, et des hommes armés d'un courage magnifique aiment ce goût du risque; ils s'exposent eux-mêmes, ils se risquent eux-mêmes parce qu'ils veulent connaître à la fois la grandeur du danger et la splendeur de vivre. Exposant leurs vies, ils en savourent mieux le prix; ayant échappé aux périls, ils vivent avec un coeur plus ardent et plus joyeux.

Et ceux qui sont incapables de se produire eux-mêmes, incapables de créer des chefs-d'oeuvre, incapables de courir un risque illimité, ceux-là assistent à des matchs, ils vont se geler pendant des heures pour suivre la balle sur la glace. Ils n'ont pas tort : c'est une manière, justement, de voir se déployer et l'adresse, et l'agilité, et la grâce, et la force musculaire, tant de choses où le corps humain s'exprime d'une manière multiforme et inépuisable en faisant état de tous ses moyens.

Et nous, que faisons-nous? Que faisons-nous alors que des milliers de gens vont se geler pendant des heures pour assister à une compétition sportive? Nos églises, si souvent, en dehors de la messe obligatoire du dimanche, nos églises sont si difficiles à remplir parce qu'on s'y ennuie, parce que ce n'est pas une aventure, parce que l'on ne comprend pas que, si l'homme crée la science, s'il crée l'art, s'il invente le sport, il y a en lui une valeur encore infiniment plus grande que toutes ces créations, d'ailleurs admirables, où il s'exprime. Et c'est justement l'aventure au terme de laquelle il doit se créer lui-même, où il doit faire de tout son être une source, une origine, un espace illimité; où il doit marquer de son empreinte l'Histoire et en changer le cours, et élever toute l'Humanité, en la soulevant, et accomplir ainsi le geste de Dieu, qui est éternel, le geste de l'Amour qui donne.

Est-ce que nous sommes aveugles? Oui, nous le sommes! Nous ne voyons donc pas que la Croix qui éclate au sommet de nos églises, cette Croix qui étend ses bras vers nous, cette Croix qui est notre unique espérance, ne voyons-nous pas que cette Croix mesure, d'une mesure infinie, la grandeur de notre vie? Car enfin, la Croix veut dire que Dieu meurt, que Dieu meurt pour nous conquérir, qu'il y a en nous quelque chose de si formidable que, pour le faire surgir, il ne faut pas moins que la mort de Dieu, pas moins que l'agenouillement du Seigneur au Lavement des pieds.

Car enfin, comme le disait le pape St-Grégoire admirablement : « Le Ciel, c'est l'âme, c'est l'âme du juste! Le Ciel, c'est l'âme du juste! » Ah! enfin, il ne s'agit donc pas de s'évader de la vie, il ne s'agit pas de tourner le dos à l'existence, il ne s'agit pas de penser à un au-delà de la mort!... Le Ciel, c'est maintenant! Le Ciel, c'est ici! Le Ciel, il est en nous! Et en nous, justement, il y a une aventure encore infiniment plus passionnante que celle de la montagne à conquérir, que celle de l'univers à ordonner, que celle de l'art qui chante.

C'est de nous qu'il s'agit, c'est nous, qui devons devenir justement quelque chose de tellement précieux, de tellement grand, de tellement beau, qu'il apparaisse en effet que le Ciel est au-dedans de nous et que, à travers notre visage, la Présence même infinie, la Présence Infinie se révèle et se communique.

Car finalement, l'aventure que nous avons à courir, ce n'est pas moins que celle-là : je veux dire de révéler Dieu, de le faire entrer dans l'Histoire, d'inscrire sa Présence, sa Présence de lumière et d'amour dans tous les gestes de la vie.

Qui est Dieu pour les habitants de Lausanne? Qui est Dieu pour les hommes que nous croisons dans la rue? Qui est Dieu pour nous, en dehors de la réunion dominicale, en dehors de l'heure que nous passons à l'Église? Qui est Dieu? Un inconnu, un étranger. Nous avons une petite lueur qui nous amène à la liturgie du dimanche, une petite lueur, et après...? Nous retombons dans nos servitudes quotidiennes et nous oublions qu'au-dedans de nous, ce feu continue à brûler, qu'au-dedans de nous Dieu veut nouer avec nous une alliance éternelle, qu'au-dedans de nous, Dieu veut donner à tous nos gestes une portée, une valeur infinie, qu'au-dedans de nous Dieu veut faire la conquête du monde, qu'au-dedans de nous, Dieu veut transparaître et se révéler au visage de nos frères.
Une immense aventure est la vie chrétienne qui engage tout Dieu, puisque Dieu n'a pas d'autre moyen d'entrer dans notre Histoire que nous-mêmes.

La connaissance du monde serait impossible sans les savants qui s'appliquent à établir un ordre rationnel dans les phénomènes. Le miracle de la musique et de l'architecture, de la peinture, de la sculpture, de la danse, serait impossible s'il n'y avait des artistes pour être les médiateurs diaphanes de cet univers de la beauté. La conquête d'une montagne serait impossible s'il n'y avait des êtres audacieux et capables de se risquer.

Comment voulez-vous que Dieu apparaisse, que Dieu soit une réalité de la vie, qu'Il soit une Présence qui s'impose à tous, joyeusement, comme la Présence la plus réelle, celle qui vivifie toutes les autres, si nous ne sommes pas capables de transmettre et de vivre cette Présence?

Il existe de tels moments, j'en suis sûr. Je pense à celui où une jeune maman voit pour la première fois son premier enfant, son enfant, cet enfant qui était si près de son coeur mais qui restait pour elle un inconnu, cet enfant dont elle portait la vie mais dont elle ignorait le visage : le voilà devant elle; elle peut le reconnaître. Et peut-être aussi le premier mouvement de l'amour dans un jeune homme et une jeune fille qui, pour la première fois, comprennent que leur vie n'aura de sens que s'ils scellent cette union qui les donnera l'un à l'autre. Peut-être que dans ce moment, comme dans le moment de la naissance, y a-t-il ce frisson de l'infini, ce sentiment qu'en effet la vie est immense et qu'elle est une aventure inépuisable!

Et puis, l'émerveillement peu à peu s'élimine, s'use et disparaît, et on entre dans ce train-train de la vie quotidienne qui finit par devenir un automatisme sans grandeur et sans âme.

Il nous faut donc réapprendre aujourd'hui à découvrir Dieu comme Quelqu'un, non pas comme un pensum, non pas comme un devoir, non pas comme une loi, non pas comme une obligation, mais Dieu comme la respiration même de notre vie, comme le secret qui va éclore dans le regard de ce petit enfant, qui est perceptible dans le souffle de son sommeil, et qui parfois donne aux parents le sentiment du sacré devant cet être qui a été confié à leur amour.
C'est Lui, Dieu, qui est justement dans le regard de ce petit enfant. Mais toute cette profondeur... c'est Lui, qui au coeur de l'amour est cette attente éternelle! C'est Lui, dans cette conversation, dans ce dialogue du savant avec l'univers, ou de l'artiste avec la beauté; c'est Lui, finalement, qui est l'aimantation la plus silencieuse, la plus secrète, d'où toutes les grandes oeuvres jaillissent, où toutes les découvertes ont leur berceau, où tous les risques, tous les courages, tous les héroïsmes ont leur ferment.

Nous voulons donc essayer aujourd'hui de nous déshabituer de toutes nos affreuses routines, et d'entrer dans cette liturgie qui devrait être tellement plus belle, tellement plus épanouissante, tellement plus dansante et chantante... Nous allons essayer de découvrir sous toutes ces habitudes un Visage, ce Visage dont parle Jacopone da Todi, un disciple de St François, à l'aube du XIVe siècle, lorsqu'il parcourt toutes les routes d'Italie en chantant ses poèmes dont l'un commence par ces mots : « Je pleure parce que l'Amour n'est pas aimé ».

Oui, c'est de cela qu'il s'agit : « Je pleure parce que l'Amour n'est pas aimé! » Dieu est l'Amour même et rien d'autre. « Regarde en moi, disait le Christ à Ste Angèle de Foligno, regarde en moi et dis-moi si tu vois en moi autre chose que l'Amour ».

Et ce mot d'amour, qui a été si prostitué, si profané, si galvaudé, ce mot, c'est un mot divin, c'est le seul qui puisse – dans la langue humaine –  désigner ce Ciel intérieur à nous-même, ce Soleil caché en toute conscience humaine, cette Tendresse dont nos tendresses sont seulement le reflet.

Nous allons donc demander au Seigneur, maintenant, de nous ouvrir les yeux, de dilater notre coeur et de nous apprendre dans le silence où Sa Voix se fait entendre, de nous apprendre qui Il est et qui nous sommes, afin que nous sortions de cette église, non pas comme de coutume, ayant accompli un rite obligatoire, mais avec le désir de savourer enfin toute la grandeur de notre vie, de lui donner toutes ses dimensions, de laisser transparaître à travers elles le Visage adorable de l'Éternel Amour.

Et c'est pourquoi nous allons nous recueillir pour écouter, en disant au plus profond de nous-même au Seigneur qui ne cesse de nous attendre au plus intime de nous : « Seigneur, aidez-moi à révéler votre Visage dans le sourire du mien ». Amen.

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DIEU C'EST QUAND ON S'ÉMERVEILLE


Maurice Zundel

Homélie prononcée à Notre Dame du Valentin, Lausanne, le 5 février 1961

Publiée dans Ton Visage ma lumière, Éd. Desclée



Un prêtre que je n'ai vu qu'une seule fois dans ma vie traversa, un matin, ma chambre à Neuilly et me dit : Dites-moi un mot que je puisse emporter en voyage. Et je lui dis : Eh bien ! Que Dieu, que Dieu vous soit neuf, chaque matin !  Et il disparut, pressé qu'il était d'aller prendre son train. Il est mort depuis lors, et je m'émeus de penser que le seul lien entre lui et moi a été ce mot : Que Dieu vous soit neuf, chaque matin ! 

En effet, il est impossible de concevoir une religion vivante si Dieu ne nous est pas neuf, chaque matin. Nous nous lassons du déjà vu, nous éprouvons constamment le besoin d'un renouvellement. Et un amour qui chaque jour ne découvre pas dans le visage aimé un trait encore inaperçu est bientôt condamné à mort.

La vie de l'Esprit est une découverte inépuisable et il est indispensable, pour que Dieu devienne pour nous un objet passionnément aimé, il est indispensable que, chaque jour, Dieu soit pour nous une découverte nouvelle. Nous avons l'habitude de parler de Dieu dans les termes du catéchisme, et il nous semble que nous tournons dans un cercle fermé. En réalité, les mots du catéchisme, si nous les comprenons bien, ce sont des mots-sacrements, ce sont des mots ouverts, ce sont des mots qui nous invitent à nous engager dans une aventure inépuisable et merveilleuse.

Ce n'est d'ailleurs pas un hasard que l'Église, dans sa liturgie, ait rassemblé autour de l'autel les parfums, les couleurs et les sons. Ce n'est pas un hasard que les plus grands artistes aient travaillé pour l'Église et édifié leurs plus beaux chefs-d’oeuvre dans la cathédrale et autour de l'autel de l'Agneau éternellement immolé. C’est que, justement, ils sentaient qu’en Dieu et pour Dieu, toute cette nostalgie en eux de la Beauté allait trouver sa plus haute expression et son suprême épanouissement.

Tous les grands hommes, tous les génies, tous les savants, tous ceux qui sont à la tête de la course dans l'humanité, sont des êtres qui ont su admirer et s'émerveiller. Et c'est Einstein, un des plus grands savants de tous les temps, qui a dit ce mot magnifique où il nous révèle son âme : L’homme qui a perdu la faculté de s'émerveiller et d'être frappé de respect est comme s'il était mort.

Il est donc nécessaire qu'en accord avec la beauté de ce jour, où nous éprouvons tant de joie à revoir le soleil, que nous apprenions à nous émerveiller.  Car les prières que nous disons, ici, à l'église, les prières que nous disons ensemble, ces prières veulent nous engager dans cette prière secrète, dans cette prière silencieuse, dans cette prière personnelle où le plus intime de nous-même se dit.

Chacun de vous a des goûts particuliers. Chacun de vous est attiré par un certain aspect de l'univers : il y en a qui aiment les bois, il y en a qui aiment la mer, il y en a qui aiment la montagne, il y en a qui aiment la musique, d'autres la poésie; il y en a qui aiment les mathématiques, d'autres l'astronomie, qui d'ailleurs les comprend d'une manière nécessaire, mais chacun dans cette recherche, chacun dans cet amour, chacun dans cette passion, trouve sa source, cette source que Jésus révélait à la Samaritaine au puits de Jacob, et qui nous fait entrer, tous et chacun, dans cette vie éternelle qui est le Dieu vivant au plus intime de nos coeurs. 

Il ne faut donc pas penser que la prière pour nous s'épuise dans les formules que nous récitons à l'église, dans le chapelet, dans le chemin de croix, dans le « Notre Père» où le « Je vous salue Marie ». La prière, c'est la respiration de l'âme qui découvre, tout d'un coup, le visage imprimé dans notre coeur.

Et, comme chacun de nous est différent, comme chacun de nous est irremplaçable et unique, comme Dieu ne se répète jamais en créant une âme, il donne à cette âme, justement, il lui confie un rayon de lui-même, et il l’appelle à exprimer sa beauté dans son langage à elle, qui est unique, afin que toutes les âmes, ensemble, constituent une immense symphonie où la beauté de Dieu ne cesse jamais d'être chantée.

Il est donc nécessaire que vous consultiez, que nous consultions chacun nos goûts, que, en dehors de la prière communautaire, nous ayons chacun notre prière personnelle et que, chaque jour, en suivant justement notre élan intérieur, en faisant un tour de piste, en regardant les jeux de la lumière, en admirant le soleil couchant sur les montagnes, en respirant le silence du matin, en écoutant le chant des oiseaux, en mettant un beau disque, en lisant un beau livre ou en contemplant une belle oeuvre d'art ou en nous émouvant sur le sommeil d'un tout petit enfant, il est indispensable que, par tous ces chemins, nous renouvellions en nous notre admiration, sans laquelle notre amour ne saurait se maintenir.

Au fond, tous les saints ont été de grands passionnés et, le plus grand de tous, saint François d'Assise, a voulu mourir en écoutant chanter le Cantique du Soleil. Et saint Augustin, lorsqu’il veut exprimer le mouvement le plus intime de sa conversion, se tourne vers cette beauté toujours nouvelle et toujours ancienne  qui est au-dedans de nous, et dans laquelle nous trouvons la plus personnelle et la plus vivante révélation de  Dieu, puisque c'est Dieu lui-même, caché en nous comme un soleil, dont la lumière est le jour de notre intelligence et le repos de notre coeur. 

Tous les saints sont de grands passionnés et c'est justement, parce qu'ils ont l’enthousiasme de Dieu, que leur vie, naturellement, s'exprime et fleurit en Dieu.

Pour nous aussi, la sainteté, je veux dire cette plénitude d'adhésion qui fait de la vie divine, comme disait saint Augustin,  la vie de notre vie, pour nous aussi, la sainteté doit se couler à l'intérieur de cet élan, de cet attrait qui constitue notre goût essentiel, qui constitue notre passion maîtresse, et à travers laquelle nous atteignons à notre enthousiasme le plus total et le plus profond. Il faut donc que chacun de nous, quittant les chemins battus, ne se croie point lié à des formules toutes faites, et ne pense pas qu'il soit indispensable pour prier le matin ou le soir, de dire quoi que ce soit. L'essentiel est de se recueillir.

L'essentiel est d'écouter. L'essentiel est de s’émerveiller. Car, lorsqu'on s'émerveille, lorsqu'on admire, nécessairement on se quitte soi-même, on demeure suspendu à la beauté de Dieu, on se réjouit de sa Présence, on se perd dans son amour.

Et, c'est pourquoi l'essentiel pour nous, pour chacun de nous, ce n'est pas tant de suivre telle ou telle démarche déjà connue, mais c'est, bien davantage, chaque jour, de nous donner la possibilité de nous émerveiller. Si chaque jour, nous respirons, pendant cinq ou dix minutes, le silence où notre vie retrouve son origine, si chaque jour, Dieu nous apparaît sous des traits absolument nouveaux, si chaque jour, nous sommes promus, comme dit un grand poète, à la dignité d'être admirants, alors Dieu n'aura jamais pour nous ce visage du déjà vu, qui nous lasse et qui nous ennuie.

Comment Dieu pourrait-il être pour nous, une source d'ennui et de lassitude s'il est vraiment l'origine de toute beauté, si tous les chants du monde ont leur source en lui, s'il est le lien de toutes nos tendresses, et si tous les grands contemplatifs, qu'ils soient savants, poètes, sculpteurs, musiciens ou mystiques, si tous les grands contemplatifs à travers l'univers, devenu pour eux, transparent à Dieu, ont senti en lui la source d'une découverte qui ne pourra jamais s'épuiser ?

Celui qui aime chante, a dit saint Augustin. Celui qui aime chante, justement, parce que l'amour jaillit toujours de l'émerveillement.

Nous voulons donc essayer de découvrir quelle est en nous la source d'eau vive. Nous voulons aller, chaque jour, à la rencontre de ce puits de Jacob où Jésus nous attend, pour nous révéler le secret le plus profond de notre amour. Nous voulons écouter, nous voulons nous cacher au coeur du silence. Nous voulons entrer dans cette grande procession de la Beauté et alors nous découvrirons, en effet, un Dieu qui nous sera neuf chaque matin, et nous pourrons souscrire à ce raccourci audacieux, qui bouleverse quelque peu le langage, mais qui contient une si profonde vérité :  Dieu, Dieu, c'est quand on s'émerveille !

Ne l’oublions pas :  « Dieu, c'est quand on s'émerveille! ».


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SEIGNEUR, JE CHERCHE TON VISAGE. (Ps 27, 8)


Maurice Zundel

Londres, décembre 1929



Fais-nous un Dieu qui marche devant nous. (Ex.31/I) : Le cri des Hébreux dans le désert, le cri éternel de l'homme.

Il n'y a que Dieu qui puisse nous remplir, mais il n’y a que l'homme que nous puissions voir. C'est pourquoi, sans cesse, glisse vers l'homme l'élan qui nous entraîne vers Dieu.

Il n'y a qu'un remède à cette situation, c'est la vie sacramentelle de l'Église, qui doit se réaliser en nous. Que chacun de nous apparaisse à ses frères comme le signe vivant de la Présence divine, comme un carrefour où s'accomplissent les échanges de lumière, comme une hostie qui rayonne de lui.

Alors l'amour qu'on aura pour nous ira plus haut que nous et Dieu sera le lien vivant, éternel de toutes nos tendresses. Alors nous connaîtrons toute la joie d’aimer.

Mais ce ne sera qu'après cette mystérieuse transsubstantiation qui change le pain au Corps du Seigneur. Car nous ne pourrons vraiment le donner aux autres qu'en étant transformée en lui.
Et le don de toute notre vie est requis à cet effet.

Nous croyons avoir une immense faim d'aimer, mais la faim de Dieu est plus grande que la nôtre. Et c'est seulement pour dilater notre Amour à la mesure du sien, qu'il semble parfois briser nos cœurs.

Seigneur dit le Psalmiste, je cherche ton visage.

Quelle prière convient mieux à notre faiblesse, quel cri exprime mieux nos rêves ?

Et quel plus merveilleux programme que de ranimer en nous, et de susciter dans nos frères, les traits du visage divin et d'illuminer nos regards du rayonnement de la lumière éternelle.

Vous avez été rachetés d'un grand prix, dit saint Paul, glorifiez et portez Dieu dans votre corps.  (1 Co 6, 20)


Frère Benoît (Maurice Zundel)


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COMME JESUS, AVEC LUI,
SUSCITER EN CHACUN CE QU'IL A DE MEILLEUR


Maurice Zundel

Londres, novembre 1929


Le triomphe de la grâce, l'apogée de la surnature, c'est de nous rendre parfaitement naturels.

Un Chrétien est un être qui ne pose pas. Pose, signifie artifice, plaqué, mensonge.

Un Chrétien est vrai, un Chrétien hait par-dessus tout le mensonge. Un Chrétien ne pose ni pour le bien, ni pour le mal. Il n'a la coquetterie ni de ses vertus, ni de ses défauts : aussi éloigné de cette fausse sincérité qui éprouve le besoin orgueilleux de s'humilier en public, que de cette amère vulgarité qui prétend se donner comme elle est.

Ayant sa Mesure en Dieu, qui lui, demeure toujours présent, s'ajustant à ce regard qui le juge avec vérité, prenant ses distances en face de cette immense majesté, délivré par elle de toute appréciation humaine, de toute vaine gloire et de toute orgueilleuse timidité, et rassuré en même temps par l'Amour qui peut sans cesse lui donner ce qui lui manque et dont le voisinage imprime à tout son être une intime harmonie.

Un Chrétien sait se donner à ses frères, avec tant d'Amour et tant de respect, avec tant d'intimité et tout ensemble avec tant de recul, qu'il les laisse toujours libres de soi, et qu'il réussit parfois à les délivrer d'eux-mêmes, suscitant en eux ce qu'ils ont de meilleur, pour qu'eux-mêmes s'harmonisent, à leur tour, dans cette glorieuse liberté des enfants de Dieu.

Le Christ hostie apparaît, ici, comme l'idéal inexprimable de ces relations humaines établies selon l’Esprit : Si proche et si discret, si pressant et si patient, si saint et si miséricordieux, si avide de notre amour et si respectueux de notre liberté.

Qu'Il nous donne d'être pour nos frères, un pain vivant, et qu'ils ne nous quittent jamais sans s’être nourris de lui.

Frère Benoît (Maurice Zundel)
 


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