Zundel et le silence
«
Nous sommes au commencement du monde, toujours au commencement de la
création. Chaque battement de notre coeur peut susciter une
nouvelle
étoile; chaque battement de coeur peut susciter une
liberté encore
endormie; chaque battement de notre coeur peut rayonner sur toute
l'histoire et sur toutes les galaxies. Pourvu justement que nous
entrions dans ce silence infini où l'on n'est plus qu'à
l'écoute du
silence éternel, où l'on s'échange avec ce Dieu
caché en nous qui est
la respiration de notre liberté, pour devenir avec lui une
présence.
Cette
présence cachée, présence diaphane, est une
présence réelle qui ne
s'impose jamais mais qui est offerte à tous comme une invitation
à
découvrir cet immense secret d'amour caché au fond de
toute conscience
humaine.
C'est
le silence de toute la vie, au delà du contenu des mots, qui
importe.
Ce n'est pas ce que nous disons qui importe, mais c'est ce que nous ne
disons pas. Notre parole doit aller de Dieu en nous à Dieu dans
les
autres.
La
vie à tous les degrés ne peut conquérir sa valeur
que dans le silence
et le recueillement. Si cela est vrai de la vie physique, combien plus
l'est-ce de la vie spirituelle. Il est impossible de communier avec
Dieu sans écouter; si l'on n'écoute pas, on ne peut pas
connaître Sa
Volonté ».
Zundel et la prière
«
La prière est le mouvement de retour vers notre origine, qui
nous
permettra de nous faire nous-même origine. Dès qu'on
s'approche de
Dieu, on lui ressemble et, au lieu de rien subir, on devient source de
tout.
La prière est donc essentielle à la vie, et c'est elle
seule qui peut
remonter le cours du mal et établir dans le monde le
règne du Bien, s'il s'agit de retrouver ce Visage infini
imprimé dans nos
coeurs, si
le Bien est Quelqu'un et non pas quelque chose.
La prière de demande n'est pas nécessairement une
prière intéressée et
égocentrique : elle peut devenir une prière
entièrement pénétrée
d'amour. Il arrive que des prières longues ne soient plus
à la portée,
ni de notre organisme épuisé, ni de notre esprit
vidé de lui-même. Il
arrive que nous ne puissions plus qu'être un cri vers Dieu qui
retentit dans une forme semblable à celle-ci : «Seigneur
Jésus-Christ,
fils de Dieu, aie pitié de nous».
Il est bien naturel que la faiblesse humaine, telle que nous
l'éprouvons, jaillisse vers Dieu dans un cri d'espérance
qui,
finalement, deviendra une espérance théologale, une
espérance non plus
pour nous, mais pour lui.
Il y a la prière de l'émerveillement, la prière de
louange et le
Psautier qui est l'essence de la prière liturgique, qui nous
touche par
son humilité, par sa quotidienneté, la prière
d'action de grâces,
la prière d'adoration. Ce qu'il faut, c'est retrouver la
dimension
mystique, c'est retrouver la passion de Dieu, c'est comprendre que
c'est lui qui est la Vie de la vie, que la substance de l'homme
s'effrite, que sa dignité vole en éclats si elle ne
repose pas sur
la Présence infinie. Il y a la prière de Bach, de
Mozart, de
Beethoven, de Michel-Ange. Il y a la prière de tous les grands
artistes, de tous les géants qui ont suscité la
beauté et qui n'ont pu
créer qu'en se dépassant, en se perdant de vue. Il n'est
donc pas
nécessaire de passer par les prières rituelles, tout
admirables
qu'elles soient.
Mais enfin, cette prière n'empêche pas la valeur
immense de cette
prière de la profession, du métier et de toutes les
relations
humaines. Il y a une prière sur la vie, une oraison sur la vie
qui
est infiniment précieuse, parce que la vie tout entière
est sacrée et
que rien n'est profane.
Il y a la prière sur les autres qui est indispensable à
l'éclosion de
la charité, car Dieu sait que, limités comme nous le
sommes, il est
inévitable que nos limites se heurtent réciproquement.
Il y a
l'oraison sur la vie, qui doit être constante et qui tient
à la qualité
du regard. Nous regarder c'est nous perdre. Regarder Dieu, c'est
déjà
entrer dans la Lumière. Le sens de la prière, c'est de
focaliser
notre regard sur Dieu en nous, dans les autres, dans l'univers, dans
l'art, dans l'amour, en toutes réalités, car «toute
réalité
chantera - comme dit Patmore - et rien d'autre ne chantera ».
Zundel et le mal
«
Comment la joie peut-elle éclater au sein de la tribulation
et pouvons-nous, aujourd'hui, dans ce monde déchiré, nous
livrer à la
joie, l'hommage le plus essentiel de notre foi en réponse
à la
tendresse de Dieu ? C'est que derrière l'épreuve il y a
l'Amour.
Que veut dire le signe de la Croix sinon que Dieu meurt d'amour pour
ceux-là même qui refusent de l'aimer, qu'au fond de
toute réalité,
derrière toutes les catastrophes, il y a l'Amour, et davantage,
que
dans le mal, Dieu a mal.
La réponse chrétienne, c'est d'abord de montrer que le
mal est
infini, que, pour le comprendre, il faut lui donner des dimensions
proprement divines. Le mal est finalement le mal de Dieu. Mais si
c'est Dieu qui a mal, au coeur du mal, il y a donc cet Amour qui ne
cessera jamais de nous accompagner. Davantage, il sera
frappé
avant nous, en nous et pour nous.
Cela apparaît possible dès que l'on se souvient de l'amour
des mères. Une mère en pleine santé peut vivre la
maladie de
son enfant
plus douloureusement que lui-même, en raison même de cette
identification d'amour dont son amour est capable. Comment voulez-vous
que l'amour de Dieu soit moins maternel ?
C'est pourquoi aucun être n'est frappé sans que Dieu le
soit en lui,
avant lui, plus que lui et pour lui. Mais si le mal a cette dimension,
alors il y a une blessure divine qui ne cesse de solliciter notre
générosité ».
In : Dieu, première
victime du mal, Lausanne, 1963
Zundel et la vraie joie
«
Le christianisme ne nous demande pas de quitter la terre pour regarder
un ciel imaginaire, mais de devenir nous-même ce Ciel, de
transfigurer
notre vie en laissant transparaître en nous toute la
lumière et toute
la joie de Dieu. Il ne s'agit pas de nous détourner de la vie,
mais
d'y entrer, car c'est avant la mort que nous risquons d'être
mort si
nous refusons de faire de notre vie une création continuelle de
grâce
et de beauté.
Il ne s'agit donc pas d'apprendre à mourir, mais d'apprendre
à vaincre
la mort et de devenir une source jaillissante de vie éternelle
au coeur
de chacune de nos journées.
Être chrétien, c'est faire fleurir toutes les
fleurs dans la certitude que l'amour
aura le dernier mot !
C'est par là que nous affirmerons le règne de la
grâce en étant
gracieux nous même, en essayant d'écouter les autres
autant qu'ils ont
besoin de l'être pour qu'ils se sentent aimés et
découvrent le prix
de la vie, le trésor caché au fond de leur coeur qui est
le Dieu
vivant.
Dieu, s'il est vraiment la Vie de notre vie, il faut que ça se
voie, que nous soyons pour tous l'accueil d'une amitié sans
frontières. Alors, on porte Dieu et on communique sa joie en
chantant
puisque, comme le dit saint Augustin : «Celui qui aime
chante ».
Zundel sur l'Amour
Est-ce que
l'Amour s'impose ?
Est-ce que l'Amour peut contraindre ?
menacer ? ou punir ?
Non !
L'Amour ne peut que s'offrir,
l'Amour ne peut qu'attendre.
Et si l'Amour échoue et qu'il
continue à être l'Amour,
il ne peut que mourir
pour celui qui refuse d'aimer.
In : Si le grain ne meurt,
Le Caire, 11 avril 1965