Accueil Spiritualité Biographie / Témoignages Bibliographie / Publications Associations et liens Plan du site
Textes choisis de conférences ou récollections


Titres :

Un clic du bouton gauche de la souris
sur l'un ou l'autre des titres ci-dessous
vous mène directement au texte correspondant.


Pour revenir au sommaire, vous cliquez
sur le triangle à droite au bas de l'article,
ou vous prenez l'ascenseur.








*  *  *  *  *


















NOUS  SOMMES  LE  CHRIST  DES AUTRES 


Maurice Zundel

Extrait de la retraite aux religieuses de l'Oeuvre Saint-Augustin,
à Saint Maurice (Valais), en Suisse, en 1953

Publiée dans Avec Dieu dans le quotidien, Éd. Saint-Augustin



Vous savez qu'en Égypte les coptes représentent l'élément chrétien et que, sur vingt millions d'habitants, il y a un million et demi de coptes. Ils savent qu'ils sont chrétiens. Ils savent qu'ils ne sont pas musulmans. Ils ont gardé la foi, alors que leur intérêt aurait été de se faire musulmans. Ils sont, à leur manière, les témoins du Christ. Mais souvent, ils ne savent rien d'autre sinon qu'ils sont chrétiens et pas musulmans. Ils peuvent même être si ignorants, qu'ils ne savent pas même qui est Jésus-Christ.

Des jeunes gens de l'Action catholique, qui étaient dans un village copte, demandaient à un jeune homme : " Est-ce que tu connais Jésus-Christ ? "Il leur répondit : " Je ne suis pas de ce village, demandez au maître."

Et nous-mêmes, connaissons-nous Jésus-Christ ? Cette question, notre Seigneur la posait à ses Apôtres : " Qui dit-on que je suis ? "- Vous vous rappelez la réponse de saint Pierre : Tu es le Christ, c'est-à-dire : tu es le Messie, tu es celui qu'on attend, celui que tout le peuple d'Israël appelle. Et notre Seigneur a glorifié la foi de Pierre et pourtant, aussitôt après - car notre Seigneur ne se fait pas d'illusions - il annonçait sa Passion : c'est comme cela qu'il serait le Messie, et non par un miracle qui ferait tomber à terre tous les ennemis d'Israël. Et Pierre le tire à part : cette Passion, cela ne peut pas être, cela ne doit pas être. Et Jésus de lui répondre : " Retire-toi de moi, Satan, car tu as les pensées des hommes et non celles de Dieu "(Cf. Mt 16, 23)  A peine l'Apôtre a-t-il confessé Jésus, qu'il propose à Jésus le même programme que le Tentateur qui l'invitait au miracle et qui le détournait de la souffrance !

Qu'est-ce que les Apôtres ont compris de Jésus ? Qu'est-ce qu'ils peuvent nous dire de Jésus ? Que savons-nous de Jésus ? Jésus lui-même a dit : " On ne peut pas mettre du vin nouveau dans de vieilles outres "(Cf. Luc 5, 38) " J'aurais encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter ". (Cf. Jn 16, 12)

Alors, comment notre Seigneur a-t-il dit ce qu'il avait à dire, puisque ses Apôtres ne pouvaient le porter ? Au fond, Jésus-Christ, on ne le connaîtra que dans le mystère de l'Eglise. C'est le jour de la Pentecôte que les Apôtres découvrent Jésus-Christ, et que découvrent-ils ? Ils découvrent que Jésus-Christ est au centre de leur vie. Ils découvrent que Jésus est pour eux exactement ce que Dieu a toujours été pour eux. Et c'est là le grand mystère de la Pentecôte, que ces Juifs - les Apôtres sont Juifs - qui ne connaissaient rien à la Trinité, ont compris sans aucune hésitation que Jésus était au centre de leurs prophéties, que Jésus était leur vie et que, sans être idolâtres, ils pouvaient vivre en Jésus, comme ils avaient désiré vivre en Dieu.

Et comment cela est-il possible ? C'est là, entre Juifs et chrétiens, entre musulmans et chrétiens, le débat éternel : " Comment pouvez-vous adorer un homme qui a vécu comme nous, sans être idolâtres ?"

Et c'est là le fond de la pensée musulmane. Quoique les musulmans respectent beaucoup Jésus en tant que prophète, ils ne peuvent pas admettre cette adoration.

Comment situer Jésus-Christ dans notre vie intérieure, comment penser Jésus-Christ en face de Dieu ? Vous noterez d'abord que Dieu, le vrai Dieu, est intérieur à nous-même.

L'erreur des musulmans et l'erreur des Juifs, c'est justement de loger Dieu dans un ciel, un ciel tellement lointain qu'il n'a plus aucun rapport avec nous. Evidemment, cela paraît fou de penser que le Dieu, qui trône sur les cieux, vient se promener sur la terre - et il n'existe pas. Dieu ne trône pas au-dessus des étoiles. Le trône de Dieu, c'est le ciel véritable, et il est au-dedans de nous.

C'est ce que dit saint Jean : " II était dans le monde et le monde ne l'a pas connu ". (Jn 1, 10) Et il ne faut pas chercher Dieu là-bas : il faut le chercher au-dedans de nous. Dieu n'a jamais cessé d'être présent au plus intime de l'âme humaine.

L'Incarnation, ce n'est donc pas que Dieu descend sur une terre où il n'était pas, puisqu'il y était déjà. L'Incarnation, c'est qu'une humanité devient présente à Dieu, un Dieu éternellement présent. C'est l'homme qui était absent, et pas Dieu qui n'était pas présent.

Où prenez-vous Dieu ? Où le prenez-vous ? Nous avons si souvent évoqué le visage du Père Kolbe. Pourquoi ? Parce qu'il est impossible de trouver Dieu, ailleurs que d'ans une vie d'homme. C'est justement à travers une âme d'homme que Dieu se révèle. II est impossible de connaître Jésus-Christ autrement qu'à travers cette transparence d'une humanité qui en est le signe vivant. Il est tout naturel de nous adresser à un être humain, à une conscience humaine pour lui demander de nous conduire à Dieu. C'est ce que nous faisons tous, toujours et partout.

Mais pourquoi Jésus-Christ a-t-il cette place unique ? Pourquoi Jésus n'est-il pas simplement un prophète ? Pourquoi les Apôtres, sans même se poser la question, sans que cela soulève la moindre difficulté, ont-ils adoré Jésus ? Adoré, c'est-à-dire considéré comme le centre de leur vie celui avec lequel ils avaient vécu, mangé et bu ? C'est qu'il y a dans l'humanité de Jésus une transparence infinie. Qu'est-ce que cela veut dire ?

Nous savons très bien - nous-mêmes nous l'avons remarqué mille et mille fois - nous savons très bien que nous n'existons vraiment que quand nous cessons d'être esclaves de notre tempérament, de notre droit. Nous cessons d'être esclaves dans la mesure où nous sommes perdus en Dieu.

Quand nous ne sommes plus qu'un regard vers Dieu, alors ça va : nous pouvons communiquer aux autres pour un moment le sourire de la bonté divine. Nous ne sommes vraiment des personnes que dans la mesure où nous sommes suspendus à Dieu et le mot de Rimbaud : " Je est un autre "est bien cela : notre vrai moi est en Dieu. Notre véritable liberté, c'est Dieu, et nous devenons vraiment un homme, une créature, dans la mesure où nous sommes réellement en relation avec Dieu.

Seulement, je ne suis cela que momentanément. Il est rare que l'on soit dans cet état de transparence à Dieu qui fasse de nous le sacrement de sa présence. Nous essayons, nous recommençons. Mais nous ne sommes pas continuellement dans cet état de dépouillement parfait qui lui permet de transparaître toujours.

Les saints, avec une continuité beaucoup plus grande, laissent Dieu transparaître en eux ; et cependant les saints n'ont jamais fini ce travail de libération et ils sont les premiers à dire qu'ils n'ont jamais fini de se purifier de leurs limites et de leurs frontières et, eux aussi, les saints, bien plus que nous, sont suspendus à Dieu et ont leur moi en Dieu.

L'humanité de notre Seigneur, cette créature qui a été conçue par l'opération du Saint-Esprit dans le sein de la Vierge Marie, n'a plus aucune adhérence à elle-même, et c'est là la différence entre son humanité et la nôtre. Elle est continuellement une relation vivante à Dieu.

Lorsque je parle aux enfants, j'emploie souvent cette. image, l'image de l'aimant. Quand vous prenez un aimant et que vous l'appliquez à une certaine distance, que vous le faites mouvoir au-dessus d'une feuille de papier sur laquelle vous avez mis de la limaille de fer, la limaille obéit à votre mouvement, si l'aimant n'est pas trop éloigné de la feuille de papier, et vous pouvez dessiner, en promenant l'aimant sur la feuille, les dessins que vous voulez. Mais vous savez que si vous collez l'aimant à la limaille de fer, elle adhérera à l'aimant et elle viendra avec lui.

L'attrait de Dieu, c'est comme un aimant, une aimantation. Nous commençons à exister, à être libres, à être des personnes quand nous répondons à cette aimantation divine ; alors nous commençons à être des saints. Pour les saints, l'aimantation est plus proche, ils sont plus continuellement suspendus à l'aimant. Et nous sentons très bien dans l'humanité de Jésus qu'entre elle et l'aimant, il n'y a plus de distance.

Elle n'échappe plus à l'attrait de la grâce. Elle est jetée en Dieu avec un élan qui est Dieu. Elle est portée, soulevée par l'aimant.

En Jésus-Christ, il y a un dépouillement absolu de toute adhésion à soi-même. Si vous voulez, du côté de son humanité, Jésus, c'est l'homme qui a perdu son moi. Il n'y en a plus. Il n'y a plus possibilité pour lui d'adhérer à soi, d'opposer soi à Dieu, parce qu'il est entièrement aimanté, perdu en la divinité et jeté en Dieu par cet aimant qui est Dieu, parce qu'en Dieu chaque Personne est un élan vers l'autre.

Cela veut dire que le mystère de Jésus est un mystère de pauvreté, de dépouillement infini, et qu'il répond à une pauvreté qui est Dieu.

Si Dieu ne passe pas par nous, bien qu'il soit en nous comme il est dans le Christ - c'est le même Dieu qui est toujours totalement lui-même, le même Dieu dans notre âme et dans celle de Jésus, le même Dieu, le même Dieu que dans les saints - si ce Dieu, en nous, ne resplendit pas, c'est qu'il y a en nous une adhérence à nous-même qui empêche cette infinie charité, cette infinie pauvreté, de luire à travers.
Nous serions le Christ lui-même si nous étions dans cet état de pauvreté absolue, totale, unique dans lequel se trouve l'humanité de notre Seigneur, cette humanité qui est entièrement dépouillée d'elle-même, qui n'est plus qu'une relation vivante à Dieu, qui ne peut plus témoigner d'elle-même et qui témoigne de Dieu, dont chaque geste, chaque parole, dont la présence tout entière est le témoignage de la divinité.

Il me semble bon que nous voyions la divinité de notre Seigneur. C'est l'éternelle divinité, mais qui resplendit et se communique dans une humanité sacrement entièrement transparente, infiniment ouverte, qui ne peut plus arrêter la lumière de Dieu mais qui la laisse passer tout entière.

Nous avons, là, la suprême révélation universelle, définitive, non pas dans les mots, mais dans la présence de Jésus-Christ.

II ne faut donc pas mettre en quelque sorte le mystère de Jésus dans une espèce de stratosphère, je veux dire le faire sortir entièrement de l'horizon de notre vie spirituelle. Nous sommes tous en marche vers ce point infini où se trouve le Christ. Pour nous aussi, la vie vraie, c'est le dépouillement, la transparence, c'est de répondre à l'aimantation de l'amour divin, c'est d'être suspendus à Dieu, d'être Dieu. Nous sommes bien en route vers cette divinisation, c'est bien ce que nous reconnaissons comme le suprême bienfait.

Mais justement, chez nous, c'est intermittent, cela vient, puis cela passe. Nous retombons et nous recommençons, ce n'est jamais achevé. II y a toujours en nous quelque chose qui nous ramène à un centre qui n'est pas Dieu.

Mais il reste que nous sommes tendus vers ce dépouillement, vers cette union totale, vers cette entière expropriation de notre moi, cette union qu'on appelle dans le Christ " hypostatique", c'est-à-dire qu'elle est en plénitude. Au fond, l'homme idéal, l'homme parfait, la personnalité pleine, c'est Jésus-Christ, et nous tous ne serons pleinement des personnes que dans la personne de Jésus.

Si l'humanité de Jésus a reçu cette grâce, si en Jésus-Christ la grâce a été jusqu'aux racines de l'humanité, c'est que l'humanité de Jésus était appelée à être le centre de toute l'humanité. Si elle était infiniment ouverte à Dieu, c'était pour être infiniment ouverte aux hommes.

L'humanité de notre Seigneur était constituée comme le grand foyer de rassemblement, parce qu'elle était pauvre d'elle-même, parce qu'elle était tout entière donnée à Dieu. Cette humanité était capable de rattacher à Dieu toutes nos humanités, de manière à ce que toute l'humanité devienne un seul homme dans sa personne. Vous voyez bien que c'est un mystère qui est dans la ligne même de notre personnalité, puisque notre personnalité, c'est d'être suspendus à l'aimantation divine et d'avoir notre centre en Dieu. Et vous voyez que ce mystère du Christ, ce n'est pas une espèce de transformation de Dieu en homme ou d'un homme en Dieu.

Ce n'est pas une descente matérielle du ciel. Dieu est toujours présent, c'est nous qui sommes absents. Dieu nous donne toujours toute sa lumière, c'est nous qui sommes dans les ténèbres. Et toute l'imperfection de la Révélation dans l'Ancien Testament ne vient pas de Dieu, mais de ce qu'il n'y avait personne d'assez transparent pour communiquer cette lumière en plénitude.

En Jésus-Christ, il y a la plénitude de la lumière. Elle ne pouvait pas passer autrement qu'à travers une humanité qui fût un sacrement vivant de cette présence personnelle que nous ne pouvons transmettre, parce que nous ne sommes pas assez purs.

C'est cela qu'il faut retenir : c'est que Dieu étant la pureté d'un amour sans ombre et sans réserve, il ne pouvait se révéler pleinement que dans une humanité sans ombre, et si les Apôtres n'ont pas compris avant la Pentecôte, c'est qu'ils ne pouvaient comprendre, avant que leur cœur soit consumé par le feu de l'Esprit saint.

C'est uniquement à travers le témoignage des martyrs et des saints que le Christ dans l'Eglise se révèle et garde son vrai visage. Il est parfaitement inutile de discuter sur les textes, parce que Jésus n'est pas un texte, et même l'Evangile écrit est incomplet, parce que Jésus n'a pas pu dire tout ce qu'il aurait voulu dire.

D'ailleurs, n'oublions pas que le Nouveau Testament commence à la mort de Jésus-Christ. C'est sa mort qui est la coupure entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Le Nouveau, ce sera l'Eucharistie, ce sera le feu du Saint-Esprit, ce sera le mystère de l'Eglise.

Pour comprendre Jésus-Christ, il n'y a qu'une seule manière, c'est de le vivre. Dire que Jésus-Christ est Dieu ou n'est pas Dieu, qu'est-ce que cela peut faire ? On a jonglé avec les mots. Jésus-Christ, pour l'atteindre, il faut se dépouiller de soi-même, il faut entrer dans cette pauvreté où l'on rencontre Dieu ; et le Christ, sans cette transparence de l'amour, est une idole, comme Dieu lui-même, et c'est pourquoi c'est uniquement dans la pureté d'une vie vraiment donnée que Jésus-Christ se révélera.

II faut partir du Prologue de saint Jean pour comprendre que l'Incarnation, c'est le mystère d'une humanité qui devient totalement présente à Dieu ; et pourtant cela risque encore de n'être que des mots, et ce n'est rien auprès de la lumière qui ne peut venir que par une vie toute pénétrée de la présence de Jésus-Christ. Nous ne connaîtrons Jésus-Christ que dans la mesure où nous le vivrons.

C'est en entrant dans cette pauvreté totale, en nous laissant toujours plus parfaitement conduire par cette aimantation divine, c'est par-là que nous connaîtrons Jésus-Christ, parce qu'il n'est pas un enseignement, il est une présence, une présence infinie, une présence de lumière, sous sa forme silencieuse, dépouillée, et nous ne pouvons atteindre cette pauvreté infinie que dans le dépouillement de nous-même.

Jésus nous est confié et notre mission, c'est de le représenter. Nous savons que, depuis l'Ascension, Jésus a quitté le plan de l'histoire visible. Seulement, nous ne sommes pas assez purs pour être en contact sensible avec lui, bien qu'il soit en nous, au milieu de nous, au-dedans de nous.

Toujours est-il que, depuis l'Ascension, le Christ ne peut être visible qu'à travers nous. C'est ce qu'il y a de plus bouleversant, de plus magnifique ; que l'Incarnation se continue à travers nous. Tout le mystère de l'Eglise, c'est cela. Par conséquent, chacun de nous est le visage du Christ pour les autres.

Il n'y a pas d'autre chemin vers Dieu que Jésus-Christ, mais il est justement la divinité incarnée, donc visible, et puisque Jésus est invisible, il n'est donc visible qu'a travers nous. Même si nous n'avons pas l'envie d'être parfaits, même si nous sommes fatigués des efforts que nous avons faits, il reste ceci : c'est que le Christ nous a fait crédit, et comme répondait le Padre Pio à un homme qui disait : " Je ne crois pas en Dieu " : " Mais Dieu croit en vous !"

Vous êtes le Christ des autres. Ils n'ont pas d'autre Christ que vous, parce que c'est uniquement a travers vous qu'ils voient le Christ. Ils chercheront le Christ à travers vous, ils ne pourront l'aimer que dans la mesure où il sera aimable. Et c'est cela qui fait de l'Evangile la Bonne Nouvelle, parce qu'il y a là pour nous l'appel que nous adresse une générosité infinie qui se remet entre nos mains.

Ce n'est rien de faire son salut, ce n'est rien de poursuivre son équilibre et sa perfection. Mais comment résister à ce fait que Dieu n'a pas d'autre révélation possible que nous-même, que nous sommes la seule expression de son visage dans le milieu où nous vivons et que les autres ont le droit de me demander d'être Jésus-Christ : malgré toutes mes fautes, je suis chargé d'être le Christ.

C'est la, je crois, la porte de lumière qui s'ouvre sur le mystère de Jésus : que l'Incarnation se continue à travers nous et que nous sommes chacun le Christ des autres. Saint Augustin le dit : " Nous n'avons pas seulement été faits chrétiens, nous avons été faits Christ ", et pas seulement Christ pour vivre en union avec lui, mais pour porter aux autres la lumière et la présence du Christ, pour être ce qu'il serait à notre place, pour continuer le geste du Lavement des pieds, pour être donnés, consumés, mangés comme le Christ, pour être la nourriture des autres.

Tout cela tient dans un seul mot : être Jésus. La, nous ne pouvons pas nous tromper. Notre foi trouvera toujours plus ses assises en entrant dans ce mystère, en le vivant et en étant, pour les autres, le visage du Seigneur.

Rien n'est plus beau et rien n'est meilleur que ce crédit infini, que cette identité avec lui-même qu'il accomplit en nous. Voilà toute notre grandeur, et quand nous sommes à bout de forces, il reste toujours que le Seigneur a besoin de nous et que, finalement, nous sommes la seule chance de Dieu dans le monde d'aujourd'hui. Si nous pouvions montrer le Christ en nous, sans en parler, enfin l'heure serait accomplie et le monde serait sauvé.

Demandons à notre Seigneur qu'il saisisse au moins aujourd'hui quelques âmes qui portent son témoignage à fond, et dans notre vie quotidienne essayons de relever à chaque instant notre courage et notre enthousiasme, en pensant que notre Seigneur est remis entre nos mains et que, finalement, il dépend de nous aujourd'hui que le Christ soit reçu, qu'il se fasse chair et qu'il habite parmi nous.



Menu





CHAQUE  GESTE  D'AMOUR  A  VALEUR  D'INFINI

Chaque rencontre d’amour vrai a valeur d’infini et est créatrice d’éternité

Maurice Zundel

Extrait de la retraite aux religieuses de l'Oeuvre Saint-Augustin,
à Saint Maurice (Valais), en Suisse, en 1953

Publiée dans Avec Dieu dans le quotidien, Éd. Saint-Augustin


Si vous voyez les coqs se battre dans un poulailler, vous pouvez bien avoir pitié des coups qu'ils se donnent et de la mort probable de l'un des deux, mais vous n'êtes pas scandalisées comme d'une faute morale. Vous savez que deux coqs ne peuvent se supporter. De toute façon, le coq sera mangé, alors qu'il se tue ou qu'on le tue, cela revient au même.

Il n'en est pas de même pour l'homme, parce qu'il engage dans son action plus que lui-même, il engage toujours l'infini. Ou bien il exprime l'infini et le laisse transparaître ou il le blesse, le voile et l'exile. C'est en raison de cette présence de l'infini que l'acte humain est quelque chose d'extrêmement sérieux.

J'ai déjà fait allusion à ce drame d'une femme qui avait quitté son foyer, pour raison de santé, et qui le retrouve dévasté par un autre amour. Son mari n'avait pas supporté la solitude. II avait été consolé par une jeune fille qui avait eu pitié de sa solitude et son coeur s'était détourné de sa femme. Mais cette jeune fille, qui avait pris la place de sa femme et à qui il avait découvert qu'il avait des griefs contre elle, s'est sentie la vocation de le comprendre. Et c'était si beau, cet homme malheureux que son coeur comprenait que, de fil en aiguille, il y a eu un enfant entre eux. II y a eu un avortement, car comment voulez-vous mettre un enfant au monde dans des conditions pareilles ? On a cru que ce n'était pas un drame, parce qu'on était heureux. Il y avait bien la première femme, mais on n'y pensait pas.

Puis, tout à coup, un craquement. La jeune fille qui a tout accepté, qui s'est chargée d'un avortement, s'aperçoit que son ami devient indifférent, et finalement, il la laisse tomber. II y a alors un changement extrêmement émouvant chez cette femme qui devient avide de se venger et de piétiner cet amour pour lequel elle a tout sacrifié, son rang, sa famille, sa mère.

Et voilà qu'à son tour, elle est lâchée. C'est alors qu'elle comprend que l'amour la cherchait elle-même et qu'au fond, ce qu'elle avait cru tenir dans cet amour, c'était justement l'échange de son âme. Elle a cru que c'était cela, elle s'aperçoit que non et qu'il y a un enfant mort entre eux deux, avec le sort de cette âme. Qu'est-il devenu, cet enfant ? Comment l'atteindre ? C'est alors qu'on voit que l'acte humain ne finit jamais : on ne peut faire un acte humain sans viser jusqu'à l'infini.

Dieu ne peut être connu qu'à travers une présence humaine, mais qu'il faut ouvrir, qui doit rester transparente pour le communiquer. Tout acte humain est la recherche de Dieu, de l'infini, même s'il l'ignore.

Et c'est pourquoi, comme je le disais ce matin, la grande affaire, c'est de retrouver la Présence, de retrouver le visage pour lequel tout acte humain est posé.

Je voudrais souligner le caractère infini de tout acte humain, pour que nous comprenions que le détachement n'est qu'un immense amour. Il ne s'agit pas pour nous de nous détacher de la création telle que Dieu l'a conçue, ni de nous détacher des êtres confiés à notre amour. Il s'agit de les aimer infiniment.

Le sens de la pauvreté en esprit, c'est d'aimer les créatures comme Dieu les aime, de participer par cet amour au geste créateur de Dieu et de ramener les créatures à Dieu.

Il ne faut pas que nous soyons en conflit avec le Créateur, avec l'humanité, et que nous imaginions une espèce de jalousie entre Dieu et l'humanité, comme si Dieu ne pouvait pas souffrir qu'on aime la création.
On pèche, non pas parce qu'on aime la créature, on pèche parce qu'on ne l'aime pas assez. Si cette femme avait aimé cet homme à fond, et si cet homme avait vraiment aimé cette femme, ils n'auraient pas dévasté ce foyer, où il y avait une femme et des enfants, ils n'auraient pas mis en route une vie qu'ils devraient tuer, ils n'auraient pas abouti à cette deuxième catastrophe.

Si l'on n'aime pas infiniment, le coeur ne peut pas être comblé.

Vous pouvez manger quelque chose de succulent en esprit de don. La sobriété chrétienne ne consiste pas à mépriser les créatures, mais à prendre toute créature, avec toutes ses dimensions. Car enfin, le pain et le vin, ce sont les cadeaux de son amour, des choses qui sont pleines de la bonté, de la tendresse de Dieu, et il faut les prendre avec cette dimension d'amour.

Il est clair que si vous recevez un cadeau de quelqu'un qui vous aime, il est revêtu de l'amour de l'être qui vous le donne. Un cadeau, c'est un signe, un symbole, un sacrement de l'amitié, et tout ce qui fait la matière du cadeau, c'est que, dans le cadeau, il y a un coeur qui s'exprime et qui se donne. Un cadeau, nous le gardons précieusement, parce qu’à travers le livre qui nous a été donné, nous voyons le visage de la tendresse, de l'amitié, et c'est cette dimension qui fait la valeur du cadeau.

La vision chrétienne de l'univers, c'est cela. Le vin, le pain, la tarte aux fraises, ce sont des symboles de l'amitié divine ; et la tarte aux fraises, si vous la mangez en y mettant toute la joie de sa beauté, de sa saveur, vous fait communier à travers elle. J'ai autant de dévotion à manger ma soupe qu'à célébrer la messe, parce que nous sommes toujours à la table du Seigneur et que c'est de sa main que nous recevons cette nourriture qui est le symbole de son amour.

La sobriété chrétienne, c'est de faire de chaque chose un acte d'amour. Chaque acte, celui de manger, de boire, celui de soigner les corps, celui de célébrer la messe, devient un geste liturgique, un geste infini, éternel.

Il n'est pas du tout chrétien de mépriser les choses, et vous pouvez trouver une jubilation à boire un vin excellent, parce que vous sentez qu'il y a là tout le travail de l'homme et tout le don de Dieu. Cet acte n'est pas bestial.

L'amitié est un acte infini. Le sens de la vertu, c'est de traduire dans chaque action cette dimension infinie qui en fait un don, une action de grâce. C'est le sens de la pauvreté franciscaine. Si saint François d'Assise est incapable de posséder, c'est qu'il est incapable de mettre le monde dans sa poche, parce qu'il l'assume dans son coeur, parce qu'il voit, dans un caillou, le don de la sagesse de Dieu, et ce caillou devient précieux comme le cadeau de l'Ami divin.

II ne s'agit pas de mépriser le monde, mais de l'aimer infiniment, comme il faut aimer les autres infiniment. Quand on les aime infiniment, on ne les brime plus, parce qu'ils sont trop grands. Ce qu'on voudrait, c'est qu'ils grandissent encore, qu'ils aillent jusqu'au bout de leur vocation. Nous ne pécherons jamais parce que nous aimons trop, nous pécherons dans la mesure où nous n'aimons pas assez, où nous n'aimons pas comme Dieu, de cet amour généreux qui donne et qui enrichit les autres du don même qu'il accomplit.

II ne s'agit pas de mortifier la vie, mais de vivifier la matière, de tout vivifier : de la vie même de Dieu, comme l'Eglise le fait quand elle sanctifie l'eau, le cierge, l'encens, la moisson : le métier, les objets qui vont servir à l'homme sont revêtus de sa bénédiction, d'une dimension éternelle qui les fait entrer dans le Royaume de Dieu.

N'ayons pas le sentiment que Dieu est jaloux de la créature, au contraire. Dieu ne se révèle jamais qu'a travers sa création, et nous devons l'achever pour qu'elle devienne toujours mieux l'ostensoir de Dieu. " Toute réalité chante et rien d'autre ne chantera ".(Coventry Patmore) Et, nous l'avons vu dans le miracle de Cana, Dieu ne se révèle que par la transfiguration de l'univers.

Pour le chrétien, la pauvreté n'est pas le mépris des choses, mais l'amour personnel de toute réalité vue à travers Dieu qui la donne pour qu'elle devienne une Présence que l'on ne peut percevoir que par un geste d'amour.

D'ailleurs, c'est si vrai que saint François, qui était tellement jaloux de la pauvreté, tellement irréductible sur ce point, c'est si vrai que saint François a glorifié dans le Cantique du Soleil toutes les créatures. Pour lui, le monde est transfiguré par l'amour. C'est ce monde qu'il chante jusque dans la mort.

Si chaque acte humain a une portée infinie, si chaque geste a une portée royale et une ampleur divine, cela veut dire aussi que chaque acte débouche dans l'éternel et a une valeur d'éternité. II a une importance immense.

Nous sommes toujours tentés de dire : " Demain, je ferai cela. Demain, je penserai à Dieu. Demain, je ferai du silence en moi. Demain, ce sera le beau jour où j'entrerai dans ma vocation. Demain, je prendrai le chemin de la sainteté ". Mais ce n'est pas du tout le cas, parce que si vous attendez à demain, vous ne le ferez jamais. Si vous attendez à demain, vous croyez que la sainteté, c'est la lecture du Père Rodriguez  , tandis que la sainteté, c'est vous, devenues le Royaume de Dieu, c'est vous divinisées par le don de vous-mêmes.

Justement, si nous voyons qu'il s'agit réellement d'une Présence, d'un échange de personne à personne, si nous voyons que chaque geste nous permet de communier à la vie divine, nous comprenons que l'éternel, c'est maintenant.

Une femme qui aime vraiment ne se dit pas : " Demain, j'aimerai mon mari, demain, j'aimerai mes enfants, demain, j'aurai le temps de penser à eux. "Mais c'est maintenant qu'elle les aime, parce que chaque travail est fait pour eux dans l'attente de leur retour.

C'est maintenant qu'elle aime et c'est dans chaque geste qu'elle s'engage tout entière. C'est exactement ce que nous avons à faire. II n'y a pas à attendre l'après-midi, c'est maintenant, c'est ici, c'est tout à l'heure au réfectoire, devant votre bureau ou vos machines. C'est là que Dieu vous attend, c'est là votre éternité, c'est là votre communion infinie, parce que chaque geste humain, s'il est le don de nous-même, est un geste créateur d'éternité. Il n'y a pas à attendre autre chose. Si vous mourez ce soir et que votre journée a été pleine de Dieu, vous serez dans l'éternité, parce que vous serez devenus vous-mêmes l'éternité, et c'est la seule manière de vaincre la mort, c'est d'éterniser le maintenant. Ici, maintenant, aujourd'hui, à la cuisine, en portant les plats sur la table, en récréation, devant vos comptes au bureau, c'est à chaque seconde que la vie divine vous appelle, qu'elle peut circuler à travers vous, se communiquer aux autres, pourvu que vous soyez attentives à l'immensité de la vie.

Dieu, ce n'est pas quelqu'un dont on parle, c'est Quelqu'un que l'on respire, que l'on communique par l'atmosphère qui émane de nous. Si vous êtes constamment en communion avec Dieu, cela se sent autour de vous. II n'y a pas d'action religieuse : c'est toute la vie qui est religieuse, toute la vie ou rien, toute la vie ou rien...

C'est pourquoi notre  Seigneur, voulant nous inculquer la dignité infinie de notre vie, l'a vécue trente ans dans le travail manuel, dans un travail qui n'a rien de religieux en apparence, le travail le plus commun, et qu'il a rassemblé dans l'Eucharistie le pain et le vin.

Il n'en faut pas davantage pour communier à Dieu. Le travail, le repos, les rapports quotidiens des hommes entre eux, c'est cela la religion, pourvu que chaque acte soit revêtu de cette Présence divine et la communique.

S'il y a des moments où nous nous rassemblons à l'église, ce n'est pas pour nous séparer de la vie ; c'est le moment où, revenus du travail, on se met ensemble et on communie ensemble dans la tendresse autour de la table. Mais ce rassemblement à la chapelle, ce n'est pas pour faire une coupure dans notre vie, c'est pour mieux faire circuler la plénitude de cette vie.

Si nous pouvons mettre l'éternité dans chaque geste, alors nous vivrons dans la sérénité, parce que nous ne serons plus tourmentés, tendus vers un lendemain qui n'arrivera jamais. Nous bâtirons l'éternel et nous serons libres.
Il y a une Action catholique qui est de l'agitation et cela ne donne rien, parce que personne ne vit cette vie dont tout le monde parle, parce que personne n'en vit et que la vie divine ne peut se communiquer qu'à travers notre amour. Cette vie est complètement stérile.

Il est certain que le Seigneur nous révèle dans sa propre vie la dimension de notre vie, la dimension du monde, la grandeur de la créature pour nous inviter à y entrer comme des créatures qui savent que la plus infime réalité, un atome, est déjà un reposoir et une révélation de la Présence divine.

Il s'agit de revaloriser notre vie, chaque geste de notre vie et de le vivre comme une communion sans cesse renouvelée, car c'est à travers ces gestes accomplis par amour que le visage de Dieu va prendre tout son relief dans notre coeur et que nous le connaîtrons.

Car connaître Dieu, ce n'est pas se creuser la tête sur ses attributs ; connaître Dieu, c'est le rencontrer parce qu'il est né de notre coeur au coeur même de notre travail. C'est le sens du sacrement. Le pain deviendra le Corps du Christ, parce que toute la vie peut devenir la manifestation de la Présence divine.

Si nous apportons à chacune de nos journées ce sens de la valeur de la vie, chaque instant nous apparaîtra tellement précieux que nous pourrons nous y engager tout entiers. Chaque geste du chrétien est un acte royal, infini, éternel - et c'est ce qui fait toute la beauté de la vie divinisée, c'est qu'elle est tellement grande qu'on peut s'y engager tout entier. Elle est tellement belle, qu'il n'y a plus rien à engager au-delà.

Toute action est une hostie entre nos mains pour être transformée, par notre amour, au Corps et au Sang de Jésus.



Menu

RK Source
    http://www.mauricezundel.org/~rk/mz_spir_text_conf.htm

Coin méditation

 La nouveauté de la Nouvelle Alliance, c'est de situer Dieu au plus intime de nous-même, comme une source de vie éternelle.

L'Évangile (la Bonne Nouvelle), c'est de nous avoir délivrés d'un dieu extérieur à nous, pour nous conduire à un Amour caché en nous


Maurice Zundel, dernière homélie, prononcée en février 1975


RK Source http://www.mauricezundel.org/~rk/cmedit.htm

Actualités

Actualités Journée d'amitié Maurice Zundel de l'AMZ-France, le 23 septembre prochain.

Pour informations, cliquez sur le menu <Associations et liens>, ensuite sur le sous-menu <Les AMZ en France>.
RK Source http://www.mauricezundel.org/~rk/actual.htm

Services

 
Témoignages
Commentaires


Ils sont les bienvenus et seront toujours appréciés.

Pour nous les faire parvenir ou pour obtenir plus d'informations, cliquez sur la petite enveloppe au bas de cette colonne.

 
RK Source http://www.mauricezundel.org/~rk/servc.htm

© 2004-2008 www.mauricezundel.org. Tous droits réservés | Réalisation
Version pour imprimante  Imprimer
Commentaires
Recommander
Menu