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Si
l'injustice semble triompher souvent dans le domaine matériel,
si l’ordre établi consacre tant d'iniquités, si
l'intérêt d'un petit nombre, avec la complicité,
hélas ! de tous nos égoïsmes secrets, rend presque
impossible l'instauration d'une économie vraiment humaine, il y
a pourtant une justice qui se réalise ici-bas, dans le
témoignage que le coeur rend aux valeurs véritables.
Nous sommes très souvent dupes du succès, éblouis
par les galons, flattés par les titres, subjugués par
l'argent. Nous nous grisons de paroles, nous quêtons les
compliments, nous nous empressons auprès des gens arrivés
pour qu'ils nous fassent la courte échelle.
Mais tout cela demeure extérieur à nous. Notre âme
en sent le vide dès qu'elle se souvient d'elle-même. Ce
qu'elle ne fait jamais aussi bien qu'en rencontrant dans un être
un élan de véritable bonté.
Quel mystérieux baptême sont ces larmes que nous refoulons
à peine, quand un visage d'amour traverse notre regard, en nous
révélant le monde que nous croyions peut-être
aboli, et auquel nous sentons maintenant que nous appartenons par
toutes les fibres de notre être : le monde de l'esprit et de la
qualité, du silence et de la clarté.
Nous étions là comme d'autres jours, engagés dans
les mêmes gestes, esclaves des mêmes attitudes, et cette
lumière a passé, faisant surgir au-delà de cet
automatisme opaque, au-delà des routines vulgaires, une
Présence encore voilée, mais aussitôt reconnue en
l'émoi qu'elle suscitait en nous. C'était comme un lever
d'aube dans la nef d'une cathédrale, quand les vitraux sortent
de la nuit, en laissant voir, dans la matière diaphane, tout un
peuple divin qui chante le Cantique du Soleil.
Cette expérience, tous ceux qui l'ont vécue le savent,
est indépendante de toute condition de race, de culture, de
milieu, d'âge ou de sexe.
Tout être est capable de nous faire ce don merveilleux qui nous
découvre l'humanité vraie. Et ceux qui nous l'ont fait
sont à jamais nos bienfaiteurs, quand bien même nous ne
les aurions aperçus qu'une seule fois sur la route, car la seule
chose qui compte vraiment en nous, c'est ce fonds lumineux dont chacune
de ces rencontres a augmenté la richesse.
D'autres peuvent avoir apparemment plus de titres à notre
reconnaissance, qui sauraient bien nous les rappeler au besoin.
C'est pourtant ainsi que le véritable discernement s'accomplit.
Notre estime et notre enthousiasme vont spontanément à
ceux dont la bonté toute gratuite nous a appris ce que c'est
qu'être homme. Les autres admirations sont de commande ou de
surface, celle que nous leur vouons coule de source et ne tarit point.
Ils constituent pour nous la grande révélation : celle
qui s'atteste comme lumière de vie en la transparence d'un
être où le divin Visage resplendit.
Comment ne dirais-je pas ici tout ce qu'un prêtre reçoit
des âmes qui viennent auprès de lui chercher la Parole
d'un Autre, et qui voit tous ces mots qu'il prononce devenir vivants de
leur vie.
Aucun contact ne nous apprend mieux combien sont inexistantes les
barrières de classes, et superficielles les barrières de
peuples; aucune rencontre ne fait saisir plus vivement
l'universalité de l'Église : comment ne pas voir les
enfants d'un même Père en tous ces visages tendus vers la
même Lumière ?
Une humanité spirituelle existe déjà, en
vérité, et, dans l'écroulement de toutes les
hiérarchies humaines, l'Esprit de Dieu ne cesse de susciter
l'aristocratie silencieuse des âmes, qui attestent que pour
être, il faut se donner.
C'est par là que les iniquités sociales, sans cesser
d'être crimes, sont mystérieusement annulées : par
l'action rayonnante de la vie intérieure, qu'il est aussi
impossible de contrefaire qu'il est impossible de l'arrêter.
Les hommes célèbres deviennent le plus souvent
personnages de l'histoire, les saints, pour toujours, appartiennent au
présent.
C'est ainsi que se manifeste dès ici-bas la vraie justice qui
est l'ordre de l'amour. Ce que l'on fait n'importe pas, mais ce que
l'on est : la qualité d'être ne pouvant d'ailleurs se
maintenir en dehors d'une certaine qualité d'action où sa
valeur s'exprime.
Qu'y aurait-il de changé dans le monde si je venais à
disparaître, disent les découragés, ma vie n'est
utile à personne ?
Mais alors, pourquoi Dieu vous la donne-t-Il aujourd'hui, dans les
circonstances où vous êtes, Lui qui les connaît
mieux que vous, si vous n'êtes nécessaire à
l'équilibre de l'univers, si chacun des battements de votre
coeur n'est indispensable à l'accomplissement de sa vocation
divine.
Si vous ne pouvez plus rien faire, si vous êtes infirme et seul,
si l'on vous a remplacé par une machine comme on le ferait d'un
outil, vous demeurez toujours capable de l'action qu'une âme
vivante peut seule accomplir, et sans laquelle toute notre civilisation
matérielle n'est qu'une immense barbarie : aimer.
A quoi sert que les hommes puissent communiquer d'un pôle
à l'autre en l'espace d'un éclair, s'ils n'ont plus rien
d'essentiel à se dire, s'ils sont également vides de
l'unique nécessaire ?
Et quel avantage à ce qu'ils disposent tous de la même
technique s'il n'en doit résulter qu'une concurrence plus
meurtrière et une misère plus générale ?
Il n'y a que l'esprit de pauvreté qui use bien de la richesse,
il n'y a que le désintéressement de l'amour qui rend
clairvoyant.
Pourvus d'instruments merveilleux qui pourraient être
l'expression d'une communion universelle, nous les avons
employés à construire la cage où nous sommes
inexorablement enfermés, pour avoir voulu sauver l'argent
plutôt que l'homme.
En fait, rien n'est plus tragiquement certain, nous avons renié
l'homme. En mettant une énergie farouche à sauvegarder
les appuis matériels de la vie, nous sommes devenus
indifférents à sa vie. Et des millions de jeunes gens
demain (Ceci était écrit avant le mois d'octobre 1935)
périront peut-être, pour assurer ce Pain dont ils ont pu
manquer déjà, et qu'ils ne mangeront plus.
Nous avons renié l'homme, nous n'avons pas pris au
sérieux les richesses de son esprit et de son coeur, qui sont
les seules valeurs proprement humaines.
Mais Dieu, Lui, ne renie jamais ceux auxquels Son amour ne cesse de
donner l'être, et Il a promulgué ce commandement unique
qui vise au plus haut de nous-mêmes, et qui situe au-dedans toute
notre noblesse et toute notre grandeur :
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton
âme, et de tout ton esprit, et tu aimeras ton prochain comme toi-
même. »
N'est-ce pas là toute la religion : Dieu est Amour, il faut
L'aimer et le faire aimer, en aimant.
Quand l'Église, au XVIIIe siècle, voulut répondre
aux arguments des Encyclopédistes qui prétendaient
mesurer au compas de leur logique les mystères de
l'éternel Amour, elle promulgua le culte du Sacré-Coeur,
comme pour ramasser en ce symbole ineffable, tout ce que l'on peut
savoir de Dieu :
Dieu est un coeur
Dieu est tout coeur
Dieu n'est qu'un coeur.
Il était impossible de donner de l'Évangile une
traduction plus émouvante, et de résumer plus simplement
tout à la fois ce que nous devons croire de Dieu et ce que nous
devons faire pour nous approcher de Lui.
Le seul péché, au fond, n'est-ce pas de ne pas l'aimer,
et ne sommes-nous pas virtuellement livrés à tous les
désordres dès que nous ne sommes plus sous la garde de Sa
présence ?
Nous sommes généralement beaucoup plus honteux des
transgressions qui éclatent au dehors ou qui s'inscrivent dans
la chair. Et pourtant, ce ne sont là que les conséquences
et les symptômes de cette faute qui est le principe de toutes les
autres : le refus d'amour qui nous sépare de Dieu.
C'est ce défaut de transparence au centre qui produit le trouble
à la périphérie. Aussi bien le premier mouvement
d'une âme qui prend conscience de ses défaillances doit-il
être un élan d'amour vers le Père qui l'attend, et
dont la présence est son Pardon (Il est lui-même le pardon
des péchés.)
Le péché n'est pas une dette inscrite dans un livre.
C'est nous-mêmes en état de refus. La lumière nous
envahira aussitôt que nous nous ouvrirons.
Nous ne pourrons sans doute jamais aimer autant que nous sommes
aimés. Nous pouvons, du moins, aimer chaque jour davantage, en
nous efforçant d'être toujours plus sincèrement
tout coeur pour Dieu et tout coeur pour nos frères.
« Là où il n'y a pas d'amour, mettez l'amour, et
vous extrairez l'amour », dit saint Jean de la Croix.
Il n'y a pas de maxime plus chrétienne, il n'y a pas de
programme plus beau.
L'humanité peut encore être sauvée, et elle le
sera, dans la mesure où nous estimerons la vie plus que
l'argent, et le coeur plus que l'action, et Dieu plus que tout.
La route sera longue, mais nous pouvons commencer, en essayant de vivre
à plein l'instant présent, pour rendre plus fécond
celui qui suivra, le regard fixé sur la Lumière qui nous
conduit :
Lead kindly light
Amid the encircling gloom,
chantait Newman, sûr de son amour mais incertain de ses voies :
Conduis-moi, ô très douce Lumière,
Dans les ombres qui m'environnent,
Conduis-moi,
La nuit est sombre et je suis loin de mon foyer,
Conduis-moi,
Je ne demande pas à voir les horizons lointains,
Un seul pas à la fois, c'est assez pour moi,
Conduis-moi,
ô très douce Lumière.
V
É R I T É E
T L I B E R T É
Maurice Zundel
À propos de la liberté
religieuse
Publié dans Le
Lien
Revue grecque melkite catholique
Vol. XXX - N°1 - mars 1965, Le Caire, Égypte
puis dans La vérité,
source unique de liberté, Éd. Anne Sigier
Ayant
été
édifié par une conférence
sur la liberté religieuse, donnée par le P. Maurice
Zundel, au Centre d'Etudes grec-catholique " Dar Es-salaam ", au Caire,
j'ai demandé à l'éminent conférencier de
bien vouloir rédiger cette conférence à
l'intention des lecteurs de notre Revue "Le Lien". C'est ce
numéro spécial du "Lien" que j'ai l'honneur et la joie
d'offrir aux Excellentissimes Pères Conciliaires, à
l'ouverture de la quatrième Session du Concile Vatican II, en
sollicitant leurs prières à l'intention de l'auteur et de
moi-même
Elias
Zoghby,
Archevêque
titulaire de Nubie
La vérité, est-elle
quelque chose ou quelqu'un ?
1
- Le Contexte historique.
En
cette seconde moitié du
vingtième siècle,
où les machines électroniques accomplissent des prodiges
d'automatisme intelligent, où les cosmonautes s'évadent
de la terre, où le radiotélescope français de
Nançay s'apprête à capter des ondes émises
il y a dix milliards d'années, où la questions d'autres
mondes habités se pose avec plus d'intérêt que
jamais, où la valeur de la logique traditionnelle est
contestée par des penseurs engagés dans les plus
sérieuses recherches, il est impossible de parler avec la
moindre chance d'être entendu, sans tenir compte de l'immense
changement d'échelle, introduit dans notre vision du monde par
les plus récentes conquêtes de la science, dont la radio,
la télévision, les films documentaires et les
illustrés diffusent partout les réalisations
spectaculaires.
Il est inutile de dire que toute tentative de freiner une telle audace
et un tel progrès est vouée à l'échec et
que les savants n'attendent la permission de personne pour
accélérer les découvertes qui accroîtront le
pouvoir de l'homme un l'univers.
C'est ce contexte historique, dans lequel s'inscrit
nécessairement tout message destiné à l'homme
d'aujourd'hui, qui rend si difficile une déclaration sur la
liberté religieuse, si elle veut être comprise par tous :
et d'abord par les savants qui jouissent d'une audience universelle,
par les croyants qui professent une autre religion que la nôtre
et par les incroyants qui considèrent toute religion comme
attentatoire à la grandeur humaine.
Le désaccord qui s'est manifesté à la fin de la
troisième session de Vatican II a fourni la preuve que les
Pères conciliaires étaient conscients de la
difficulté et partagés entre le désir d'une
très large ouverture au monde contemporain et la crainte
d'abandonner, avec trop de hâte, une position consacrée
par une longue tradition
2
- L'argument traditionnel.
Cette tradition peut se résumer sommairement dans
l'argumentation suivante : la vérité a seule des droits,
l'erreur n'en a point. Si elle est capable d'un droit quelconque, il
est évidemment impossible d'admettre qu'elle ait les mêmes
droits que la vérité. Ce privilège exclusif vaut
pour toute vérité. Il appartient cependant par
excellence, aux vérités révélées
avec la garantie de la science et de la véracité divines.
Nous pouvons à la rigueur tolérer l'erreur, si nous
n'avons pas le pouvoir de l'extirper, comme nous devons, jusqu'à
un certain point, tolérer le péché auquel si peu
d'hommes échappent : en nous gardant d'ailleurs, d'oublier que
l'erreur est pire, puisque l'on peut pécher tout en
reconnaissant les principes qui condamnent le péché,
tandis que l'erreur nous induit aisément à les nier ou
à les corrompre.
Nous devons donc tout faire pour préserver l'esprit humain de
l'erreur et pour empêcher la diffusion de celle-ci. On ne saurait
hésiter à engager un tel combat, si l'on admet - comme il
le faut - que la vérité est le bien de l'esprit. Et non
seulement, le bien, mais encore, surtout s'il s'agit de
vérités révélées, le devoir de
l'esprit. Comment, en effet, récuser une vérité
proposée et garantie par Dieu, sans nier Dieu ?
Bien sûr, nous devons reconnaître que des hommes de bonne
foi ne parviennent pas, de fait, à discerner la
vérité. Nous pouvons donc être amenés
à tolérer leur erreur, en raison
précisément, de leur bonne foi. Il reste que leur erreur
est en soi un mal que nous devons réprouver, endiguer et
combattre tout en usant d'indulgence envers les personnes
supposées jusqu'à preuve du contraire, être de
bonne foi.
3
- Objections.
Une
telle argumentation, abstraitement
impeccable, a convaincu et
convainc encore beaucoup d'esprits sincères, dont les plus
ardents la soutiendraient jusqu'au martyre.
Une première difficulté cependant - en nous bornant pour
l'instant à la considération des seules
vérités révélées - surgit du fait
que plusieurs grandes religions se donnent pour
révélées et se croient dépositaires d'une
vérité absolue, puisque divinement garantie. Il suffit
que chacune se réclame de l'argument qui vient d'être
esquissé pour qu'elles soient toutes tenues de le combattre -
dans la mesure tout au moins où elles diffèrent - en
admettant, au maximum, un régime de tolérance vigilante,
les unes à l'égard des autres. Ce qui ne peut manquer
d'agir comme un ferment de division entre les hommes.
Une deuxième difficulté résulte de la chasse
à l'homme que l'application rigoureuse du principe a
provoquée dans la chrétienté - pour nous en tenir
à ce qui nous concerne - en faisant un crime de tout
dissentiment exprimé à l'égard de la foi
officielle.
On connaît le raisonnement d'une certaine théologie
médiévale : Les faux-monnayeurs sont punis parce qu'ils
altèrent la monnaie, à combien plus forte raison, doivent
être punis les hérétiques obstinés qui
altèrent la doctrine révélée "
Mais la pratique remontait plus haut que cette justification
scolastique. Théodose I avait frappé d'intensité
jusque dans la vie privée, toutes les manifestations du
"paganisme", comme Charlemagne faisait assassiner les Saxons, convertis
de force, quand ils n'observaient pas la discipline du carême.
L'inquisition avec ses prisons, ses fortunes et ses bûchers, les
guerres de religion avec toutes leurs atrocités et
d'innombrables explosions de fanatisme, se sont autorisées du
droit exclusif dont la vérité a le privilège
4
- L'Impasse.
Allons-nous
conclure pour
désavouer ces excès que
l'erreur a les mêmes droits que la vérité, qu'une
révélation divine ne peut fonder aucune obligation et que
chacun demeure libre de l'accepter ou de la refuser ?
Le débat aboutit, visiblement, ici, à un point mort. Si
nous ne pouvons nous résoudre à dire que l'erreur a les
mêmes droits que la vérité il nous faudra
réaffirmer que la vérité a seule des droits et
nous serons entraînés à justifier ces excès
ou d'autres moins sanglants, puisqu'il paraît logique d'user de
contrainte à l'égard de l'erreur : dans la mesure
même où elle s'oppose à la primauté
exclusive de la vérité et à ses droits souverains.
La seule chance de sortir de cette impasse est peut-être de nous
poser nettement ces deux questions :
a) Qu'est-ce que la vérité ?
b) Que peut signifier et comment
reconnaître
une révélation divine ?
5
- Qu'est-ce que la
vérité ?
a) Les options passionnelles.
Remarquons tout de suite l'impossibilité d'atteindre à la
vérité dans un état passionnel. La plupart des
discussions sont viciées par les exigences d'une
subjectivité complice de ses limites. Chacun veut que ce qu'il
affirme soit la vérité. Les raisons viennent ensuite. 0n
les découvre pour les besoins d'une thèse posée a
priori. On peut bien dire alors des choses vraies : l'éclairage
passionnel les fausse. 0n majore le poids des arguments favorables. 0n
tait ou l'on escamote les objections.
" La vérité, écrit saint Augustin, est
aimée à ce point que ceux qui aiment autre chose
(qu'elle) veulent que ce qu'ils aiment soit la vérité."
(Confessions X. XXIII. 34)
C'est inévitable. La vérité engage l'être.
Qui voudrait consciemment construire sa vie sur un refus d'être ?
Mais voilà précisément le cercle vicieux : on voit
comme on est ou, plus exactement, selon ce que l'on choisit
d'être.
Ce qui veut dire, le plus souvent, selon les appétits du moi
possessif avec lequel nous sommes généralement
portés à nous identifier, en prenant le parti de nos
préjugés individuels ou collectifs. Pour voir autrement,
il faudrait changer de regard et, pour changer de regard, il faudrait
changer d'être : en évacuant le moi passionnel qui nous
envoûte, en refusant de subir l'être
préfabriqué que nous tenons de notre naissance charnelle,
avec toutes les limites qu'il nous impose.
b) Univers-chose et Univers-personne.
On voit poindre ici, l'exigence suggérée par Paul
Claudel dans le jeu de mots justement célèbre : "
Connaître c'est co-naître." Pour connaître
authentiquement, il faut naître à une vie authentique. De
quelque chose que l'on est d'abord, comme disait Flaubert, il faut
devenir quelqu'un : en passant, selon la terminologie augustinienne, du
dehors au-dedans. Pour atteindre à la vérité,
autrement dit, il faut devenir une personne.
Cela implique immédiatement que la vérité se situe
et se révèle, non dans l'univers des forces aveugles qui
dynamisent nos passions, mais dans l'univers personne que nous avons
à constituer en nous affranchissant de notre moi biologique.
Cette conclusion soulève pourtant une objection
c) Le Point de vue du technicien.
Un technicien peut apprendre, en effet, sans avoir besoin de se
dépasser, qu'un cent-millionième d'antimoine doit
s'ajouter à la masse du germanium pour obtenir la
conductibilité électrique appropriée au bon
fonctionnement d'un transistor. Ce n'est là qu'un exemple entre
des milliers d'autres, qui nous autoriseraient à dire : il n'est
pas nécessaire d'être libéré de soi, comme
doit l'être une personne accomplie, pour connaître
exactement la correspondance entre un phénomène et les
moyens de le provoquer.
Sans doute, mais peut-on parler ici de vérité ?
Les techniques ne cessent de se modifier selon que notre prise sur la
nature est plus ou moins fine. La réalité des choses
apparaît autre à mesure que s'accroît notre pouvoir
de la pénétrer, de la transformer et de susciter des
phénomènes qui ne se trouvent pas dans la nature et qui
résultent exclusivement de notre intervention. Le visage du
monde est, de ce fait, pour nous tout au moins, en perpétuelle
mutation. Réduirons-nous la vérité au "c'est comme
ça" provisoire auquel aboutissent les moyens dont nous disposons
aujourd'hui : quitte à le rejeter comme erreur demain ? Peu de
techniciens, vraisemblablement, se posent la question.
La maîtrise des énergies cosmiques, que nous sommes en
bonne voie de conquérir, exige en effet un tel effort
d'invention, une telle tension en avant et au-delà du pollen
atteint, que la nouveauté des découvertes semble suffire
à la curiosité de bon nombre de chercheurs qui ne visent
qu'à étendre notre pouvoir sur l'univers, sans avoir
besoin d'autre vérité que la réussite qui sent de
test à leurs projets.
Mais de ce pouvoir qu'allons-nous faire ? Le monde nous laisse capter
ses énergies, mais il reste aveugle et inconscient et ne peut
nous donner aucun conseil. C'est à nous de décider de
l'usage que nous ferrons de notre puissance. Mais qui sommes-nous ?
d) L'attitude du savant.
Ces admirables conquêtes techniques, il faut bien le
reconnaître, ne nous ont guère transformés. Les
hommes continuent à manger et à boire selon leurs moyens,
à respirer l'oxygène de l'air ambiant et à se
reproduire. Ils continuent à naître et à mourir,
à souffrir et à se faire souffrir, à s'accepter
comme ils sont, sans savoir qui ils sont, à dépendre de
l'univers qui les porte, sans le comprendre et à subir leur
biologie, en se laissant mouvoir par des impulsions cosmiques qui les
rendent aussi aveugles que les forces qui les mènent.
La science n'avait-elle pas de plus hautes ambitions ? Ne visait-elle
pas à la promotion de l'homme par la compréhension de
l'univers ?
On n'en saurait douter en lisant "La joie de connaître" de Pierre
Termier, les déclarations d'Einstein sur le "sentiment
mystique", "semence de toute science véritable", sur
"l'émerveillement et le respect" sans lesquels un homme "est
comme s'il était mort", et ces pages inattendues et si
merveilleusement humaines, qui terminent son "peut-on modifier l'homme"
où Jean Rostand affirme, avec la plus émouvante ferveur,
que la dédicace de tout son être à la
vérité, est l'unique passion du savant.
e) Un lien de liberté avec l'univers.
Comment justifier cette ferveur et où situer cette
vérité qui éclaire de la même flamme la
recherche du physicien et du biologiste, de l'astronome et du
géologue, comme celle du mathématicien dont toute science
est aujourd'hui tributaire ?
Il nous semble que la seule réponse qui rende compte de la
lumière que tant de savants ont puisée et puisent encore
dans leurs contacts avec l'univers matériel et de la noblesse de
leurs vies entièrement consacrées à le comprendre
: c'est qu'ils se sont sentis et se sentent toujours liés
à lui par un lien de liberté, au lieu de le subir comme
font la plupart des hommes.
Rivés à lui par leurs besoins organiques, ils se sont
affranchis de lui en nouant avec lui un dialogue rationnel, issu
spontanément de la conviction que l'intelligence humaine
n'aurait jamais pu surgir d'un monde aveugle et qui l'ignore, pas plus
qu'elle ne pourrait se satisfaire en ne rencontrant jamais que le mur
opaque d'une réalité totalement étrangère
à l'esprit.
Ou bien, en effet, nous ne sommes qu'une chose parmi les choses, un
faisceau d'énergies aveugles qui a émergé au
hasard comme une moisissure et rien ne signifie rien ; ou bien notre
enracinement dans l'univers suppose qu'il est, d'une certaine
manière, lié à notre intelligence comme nous
sommes liés à ses énergies.
Mus par la certitude d'une telle réciprocité, les savants
ont été un pont immatériel entre nous et
l'univers. Ils l'ont reconnu intelligible, ils l'ont cru pensable et
capable de vivre en notre pensée; ils l'ont
intériorisé en faisant de lui la nourriture de leurs
méditations et en l'éclairant par les exigences de leurs
calculs.
Et ils se sont si bien affranchis de sa matérialité
qu'ils se sont libérés de la leur, en dépassant
leurs propres limites dans la lumière qui leur venait par lui.
Sans doute, elle n'émanait pas de lui, mais elle se transmettait
par lui, pour s'actualiser en eux. Le dialogue engagé par eux
avec le monde portait plus loin que lui et plus loin
qu'eux-mêmes. Se déplaçant chacun sur un segment
différent de la circonférence représentant les
phénomènes, ils se sentaient tous liés à un
centre identique et toujours nouveau où respirait une
Présence unique qui les comblait : comme c'est autour de la
beauté que toutes les oeuvres d'art gravitent.
Les formules et les théories qui résumaient leur vision
du monde, pouvaient - en fonction de leur prise plus ou moins
rigoureuse sur les phénomènes - se modifier, se
compléter, se corriger, s'opposer parfois ou être
remplacées par d'autres entièrement différentes,
dans une vision plus ample, comme c'est le cas de la gravitation dans
l'hypothèse d'Einstein comparée à celle de Newton.
La vérité dans son essence ne tenait pas à elles.
Elle se concentrait dans cette Présence dont le jour se levait
en eux, comme une intimité s'annonce à l'intimité
qui l'accueille et ils la reconnaissaient toujours à ceci :
qu'elle les libérait d'eux-mêmes dans l'espace diaphane
où circulait sa clarté.
Sous cet aspect, le seul essentiel, on peut dire qu'il n'y avait, qu'il
n'y a toujours pour eux, qu'une seule vérité, vivante et
ineffable, qui s'atteste comme la source unique de leur liberté.
Ils ne la nomment pas. Ils n'en sont pas, le plus souvent,
distinctement conscients. Mais c'est elle qui suscite leur amour et qui
est la fontaine de leur joie, comme c'est à elle que leur vie se
consacre et que s'adresse leur ferveur.
f ) Un lien de liberté avec soi.
On voit que, toujours aimantés par le même centre auquel
ils vouent, comme à Quelqu'un, le plus intime d'eux-mêmes,
les savants, en même temps qu'ils nouent un lien de
liberté avec l'univers, contractent aussi un lien de
liberté avec eux-mêmes. Cette double promotion du
réel et d'eux-mêmes est leur manière de devenir
quelqu'un, de se faire personne : dans l'univers nouveau qu'ils
découvrent et auquel ils accèdent en échappant aux
options qui altèrent en nous la vérité, laquelle a
besoin, canine la Présence infinie qu'elle est, d'un espace
illimité pour se manifester sans se réduire à une
mesure qui la trahit.
Si la vérité du savant, la vérité qui
inspire, comme dit Einstein, le sentiment mystique qui est "la semence
de toute science véritable", est bien celle que nous venons
d'entrevoir, si elle s'atteste, dans l'espace ouvert par le don de soi,
comme la lumière d'une Présence infinie qui nous rend
libre de nous, nous pressentons déjà dans quelle
direction il faudra chercher la réponse à notre seconde
question.
6
- Que peut signifier et comment
reconnaître une
révélation divine ?
a)
Dans la lumière de
l'intimité
divine.
Une révélation divine, au stade définitif, tout au
moins, ne saurait se situer sur un plan inférieur à celui
de la science qui est déjà un dialogue avec Quelqu'un.
Insistons une dernière fois sur ce point.
La tempête qui engloutit un navire ne se soucie pas de la
dignité des hommes qui périssent. Les hommes qui
périssent ne peuvent davantage s'incliner devant la
dignité de la tempête. Si l'univers n'était qu'un
rouleau compresseur soustrait à toute exigence intelligible, si
nous ne pouvions que le subir et nous subir, il n'y aurait pas de
vérité.
La vérité suppose la possibilité d'un lien de
liberté avec l'univers comme avec nous-même. Elle suppose
que nous pouvons crever l'enveloppe de cet univers-chose, de ce monde
aveugle et qui nous aveugle, et atteindre, à travers lui, dans
un nouveau contexte, un univers humain où devienne possible un
dialogue de personne à personne. Autrement, pourquoi une science
authentique exigerait-elle un esprit affranchi de toute passion
désordonnée ?
Ceci dit, nous pouvons tout de suite affirmer qu'une
révélation divine, si elle s'ajoute à celle dont
l'univers du savant est le truchement, ne pourra se situer dans
l'univers chose où nous emprisonnent nos options passionnelles.
Elle pourra éventuellement, dans sa phase initiale plus
particulièrement s'exprimer - sans aucunement s'y lier - dans le
langage élémentaire d'une humanité encore
fortement ancrée dans la matière et être transmise
par des hommes encore insuffisamment affranchis d'eux-mêmes ;
mais ce sera pour déposer en eux - ou tout au moins à
travers eux et au bénéfice des autres - un ferment de
libération qui les aimantera vers un personnalisme où ils
cesseront de se subir : avec une orientation plus explicite et une
impulsion plus efficace que celles que pourrait leur imprimer aucune
science dont ils seraient capables.
Cette efficacité résultera, on peut le présumer,
d'une manifestation proprement personnelle du centre originel de
l'univers personne, explicitement reconnu comme une présence
distincte de nous et attesté finalement - quand la
révélation aura atteint sa pleine maturité - comme
une intimité transcendante enracinée dans la nôtre
et seule capable de sceller notre autonomie, en nous faisant passer du
moi possessif au moi oblatif ou ce qui revient au même, du dehors
au-dedans, pour citer une fois de plus les mots d'Augustin dans
l'inépuisable confidence de sa conversion : " Tu eras intus et
ego foris" (Confessions X, XXVII)
Dieu en personne s'attestant en tant que personne, dans la
lumière qui ne peut émaner que d'une personne infinie,
pour faire de nous des personnes : c'est, très
approximativement, le schéma élémentaire selon
lequel on peut concevoir une révélation divine qui puisse
dépasser la science - en tant que celle-ci crée
déjà un lien de liberté avec le monde et avec
nous-mêmes - en la confirmant et en la comblant sans mesure.
b) Une seule et même vérité.
Comme l'intimité d'une âme se rend présente
à l'intimité de celle à laquelle elle se
communique par la lumière dont elle est le foyer et ne peut se
manifester autrement : on peut prévoir qu'une
révélation surnaturelle se réduira, dans son
essence, à ce qui est requis pour que la lumière de
l'intimité divine nous puisse introduire dans la vie personnelle
de Dieu
Dans cette perspective, la vérité
révélée pour elle-même - non en vue d'autre
chose - s'identifierait toujours avec la manifestation personnelle de
Dieu dans une lumière issue de son intimité et
transparaissant à travers les événements et les
visages qui devraient inscrire sa présence dans notre histoire.
Tout ce qui ne concerne pas immédiatement cette rencontre - la
plus intime qui soit - n'intéresserait donc une
révélation authentique qu'au titre de moyen et
d'instrument : pour signifier et provoquer cette identification
personnelle de nous-même avec Dieu.
Comme la maison où s'abrite l'union conjugale a son foyer in
visible dans l'amour des époux et ne subsiste que par lui, le
cadre historique et les agents humains d'une révélation
divine - pour indispensables qu'ils soient - s'effaceraient dans la
Présence unique, lisible en filigrane dans les
éléments visibles figurés par sa lumière.
On n'aurait jamais affaire qu'à Dieu, sans être, à
aucun moment, prisonnier des situations ou des êtres à
travers lesquels il se manifesterait.
Cette exigence libératrice se vérifierait, tout aussi
rigoureusement au sein d'une communauté qui aurait la mission de
conserver et de proposer une Révélation parfaite et
définitivement accomplie. Il ne pourrait s'agir, en effet, que
d'une communauté mystique où une communion humaine -
universelle par vocation - conditionnerait la communion avec Dieu,
d'une communauté-Sacrement où tout le dehors devrait
être pris par le dedans, d'une communauté enracinée
en Dieu, en un mot, et reconnue dans sa lumière comme elle
n'existerait que pour nous plonger en lui.
Sous réserve de ces conditions, on pourrait dire qu'une
révélation authentique devrait se développer
intégralement dans le champ d'une seule et même
vérité : Dieu en personne, manifesté comme tel
dans la lumière qui rayonne de son intimité, de
même que la maison nuptiale s'éclaire uniquement par
l'amour des époux, qui se nourrit, justement, de
l'échange de la lumière issue de leurs personnes
Le sens ultime d'une révélation divine, aussi bien, ne
serait-ce pas ce dialogue nuptial, vécu et chanté par
tant de mystiques, où nous sommes "guéris de nous" et
affranchis de nos limites dans la respiration de l'éternel amour
?
c) Le critère pratique
C'est pourquoi, si nous nous demandons comment reconnaître une
révélation qui se développerait dans la direction
dont nous venons très sommairement d'indiquer la courbe, nous
croyons pouvoir répondre : à sa puissance effective de
libération de l'homme et de l'univers.
Il s'agit là, évidemment, d'un critère concret et
pratique, mais à quel autre recourir si l'on vise à une
prise réelle sur les hommes et sur les événements
?
Rien ne sonne creux comme le procès intenté au
matérialisme au nom d'un idéal dont on exalte la
sublimité, si l'on n'en vit pas, en en tirant pratiquement
toutes les conséquences. Aussi bien, quand les chrétiens
se présentent comme les champions de la dignité humaine
en se référant à des textes
évangéliques, quel effet en peuvent-ils attendre, s'ils
ne mettent pas la main à la pâte, en déployant
concrètement tous leurs efforts pour que cette dignité
soit reconnue en chacun et garantie à chacun ?
Mais la dignité humaine ne se confond-elle pas avec
l'avènement de la personne dans l'expérience
libératrice, si profondément évoquée par
Augustin qui fait de chacun le centre et le révélateur
d'un monde nouveau : dans sa transparence au centre divin en qui il
s'affranchit de soi et où il puise, comme dit le même
auteur, la vie de sa vie.
Devant quoi d'autre, Jésus était-il à genoux au
lavement des pieds ?
Avons-nous autre chose à transmettre aux hommes que ce qu'il
voulait susciter dans le cœur de ses Apôtres, en recourant
à ce geste suprême pour les rendre attentifs au
trésor infini confié à toute conscience humaine ?
7
- Vérité et
Liberté.
a)
Universalité absolue.
Si le christianisme a pour mission essentielle de communiquer la
Présence libératrice en personne, avec toute l'ampleur de
sa manifestation dans le Christ, il ne le peut faire efficacement qu'en
fournissant la preuve concrète d'une universalité sans
frontière.
Tout ce qui est exclusivement propre à une race, à une
classe, à une nation, à une culture, à un langage,
à un rite, à une tradition locale : tout ce qui est
particulier en un mot, tout ce qui implique un élément
étranger à une partie quelconque de l'humanité,
doit s'effacer, cela va sans dire, dans la présentation d'un
témoignage qui s'adresse à tous les hommes. Mais comment
découvrir le langage universel où tout homme se
reconnaîtra sans revivre constamment l'expérience
où l'on devient réellement quelqu'un en s'affranchissant
de soi
Dans un univers de personnes, en effet, la lumière jaillit d'une
présence authentique, dont le dépouillement engendre
l'espace diaphane où la Présence infinie se fait jour.
Les mots, ici, ne comptent pas : à moins de sourdre de la vie et
d'en offrir la transparente communication. C'est
précisément ce qui exige une radicale démission de
soi - comme celle du lavement des pieds - de tout homme appelé
à concourir à la libération d'autrui.
b) Respect du mystère d'autrui.
La vie intérieure des autres nous échappe. Celui qui
paraît hérétique peut être le Bon Samaritain.
Celui qui donne à Dieu un autre nom que nous, celui même
qui la vie en raison des limites où une centaine tradition l'a
emprisonné, peuvent en vivre plus profondément que nous.
Est-il présomptueux de penser que l'un et l'autre le pourront
reconnaître, s'il n'a d'autre visage en nous que la
Présence libératrice où chacun naît à
soi ?
Si nous nous mettons à la place des autres, nous sentirons
aisément combien nous serrions blessés de n'être
pas pleinement acceptés dans la sincérité de nos
convictions - quelles qu'elles soient, dans le respect de
l'honnêteté naturelle - et combien nous offenserait la
tolérance dont on voudrait bien nous faire l'aumône.
Aussi bien ne s'agit-il pas de remplacer une formule par une autre,
comme si les mots par eux-mêmes pouvaient changer la vie : mais
de laisser vivre et transparaître en soi la Présence qui
est pour chacun, identiquement, la vie de sa vie.
c) Nature du dogme chrétien.
Le dogme chrétien, tout particulièrement, répugne
à l'identification matérielle de la vérité
avec une formule. Il n'est pas, en effet, une " weltanschauung ", un
système ou une explication du monde-chose, où il est de
toute manière impossible de situer la vérité. Il
est le rayonnement personnel du premier amour, à travers les
mots-sacrements qui communiquent la lumière de son
intimité.
Il tire son origine de la vie trinitaire, de la désappropriation
relative où le personnalisme divin s'identifie avec une
éternelle charité. Il s'inscrit dans l'histoire par la
désappropriation radicale qui livre l'humanité du Christ,
dépouillée de sa subsistance connaturelle, à
l'emprise du Verbe qui la revêt de sa subsistance propre, en
l'affranchissant de toute limite et en fondant par-là
même, l'universalité absolue qui est l'apanage du second
Adam.
Il nous est proposé par l'Eglise, enfin, dont
l'infaillibilité résulte de la désappropriation
rigoureuse qui permet de l'identifier avec Jésus - comme Saul
fut amené à le faire sur le chemin de Damas - en
l'effacement total en Jésus de tout ce qui n'est pas lui.
d ) Désappropriation.
Nous retrouvons analogiquement, à tous les degrés de
cette échelle de lumière, le même caractère
de désappropriation, de mystique de pauvreté, parce que
celle-ci, semble-t-il, est seule capable d'engendrer l'espace d'amour
où la vérité surgit comme une Présence et
s'atteste comme une personne ; qui cherche en nous la personne que nous
avons à devenir, en nous désappropriant de
nous-mêmes pour naître librement à nous-mêmes.
N'est-il pas frappant de rencontrer, au centre du christianisme, une
révélation qui porte essentiellement sur la personne : en
Dieu, en Jésus et, finalement, en nous par le chemin de la
nouvelle naissance, comme si son seul dessein était de nous
enraciner dans cet univers-personne où vérité,
liberté, et personnalité s'identifient en quelque
manière dans une même relation oblative, dans cette sorte
de "vide sacré" où l'on devient soi dans un autre et pour
lui.
N'est-ce pas l'indice que le Christianisme s'adresse explicitement
à la personne, à l'universel dans l'homme et que nous
n'en pouvons témoigner efficacement qu'en devenant
réellement universels ?
Tout homme demande à être traité comme une
personne. Rien ne l'offense autant que le mépris de sa
dignité. Rien ne concourt davantage à sa
libération que de la lui rendre sensible dans le respect qu'on
lui témoigne. De cette dignité humaine la croix est la
plus haute mesure. Comment la regarder sans reconnaître que Dieu
nous traite comme des personnes et comment douter, en s'y
référant, que le Christianisme soit ordonné, par
essence, à cet élément commun à tous les
hommes qui est précisément leur dignité.
C'est donc à lui qu'il doit s'adresser : avec tant
d'humilité que chacun puisse se sentir inclus dans son
universalité par cela même qui le fait homme. C'est
uniquement sous cet aspect que tout homme reconnaîtra à
l'Eglise le droit de lui parler.
e) Parler à la personne.
Une longue expérience nous a appris à ne pas contester ce
que les autres disent, mais à chercher à les atteindre
dans ce qu'ils sont ou, tout au moins, dans ce qu'ils peuvent
être. Une lumière de fond, qui est le regard de
l'être, l'emporte sur les clartés ou les
ténèbres de la raison. C'est dans l'axe de cette
lumière qu'il s'agit de se placer. 0n parle ainsi à la
personne, sans provoquer les réactions défensives d'une
biologie complice de ses limites. Et même si on ne la nomme pas,
on lui présente la vérité : comme on
présente une personne à une personne en les laissant en
tête-à-tête.
f) Parabole du vitrail
Comme les images rendent sensibles les idées, nous terminerons
notre méditation par une parabole :
Un vitrail dans la nuit est un mur
opaque,
aussi sombre que la pierre dans laquelle il est enchâssé.
Il faut la lumière pour chanter la symphonie des couleurs
dont les rapports constituent sa musique.
C'est en vain que l'on décrirait ses couleurs,
c'est en vain que l'on décrirait le soleil qui les fait vivre.
On ne connaît l'enchantement du vitrail
qu'en l'exposant à la lumière qui le révèle
en transparaissant à travers sa mosaïque de verre.
Notre nature est le vitrail enseveli dans la nuit.
Notre personnalité est le jour qui l'éclaire
et qui allume en elle un foyer de lumière.
Mais ce jour n'a pas sa source en nous.
Il émane du soleil, du soleil vivant qui est la
vérité en personne.
C'est ce soleil vivant que les hommes cherchent dans leurs
ténèbres.
Ne leur parlons pas du soleil. Cela ne leur servira de rien.
Communiquons-leur sa présence, en effaçant en nous tout
ce qui n'est pas lui.
Si son jour se lève en eux, ils connaîtront qui il est et
qui ils sont,
dans le chant de leur vitrail.
La vie naît de la vie.
Si elle jaillit en nous de sa source divine clairement
manifestée,
qui refusera de s'abreuver à cette source,
en l'ayant reconnue comme la vie de sa vie ?
Conclusion
–
Nous
n'avons pas la moindre
autorité pour émettre
le vœu qu'une déclaration conciliaire sur la liberté
religieuse, si elle doit être faite, s'exprime dans un langage
par lequel tout homme puisse se sentir libéré, en
étant saisi dans l'universel qu'il porte en lui. Et nous
n'aurions jamais eu l'outrecuidance d'écrire ce petit essai, si
un Evêque ne nous avait pressé de le faire. On voudra bien
trouver, dans cette invitation, l'excuse d'une audace qui n'est qu'une
affectueuse obéissance.
L A
J O I E C H R É T I E N N E
Maurice Zundel
Article publié dans Foi Vivante,
revue des Carmes à Bruxelles en 1964
puis Dans le silence de Dieu,
Éd. Anne Sigier
Le
grand poète Oscar Wilde
écrivit, en prison, que la
plus grande bénédiction de sa vie lui advint quand la
société lui imposa cette réclusion, qui scellait
son déshonneur en le privant à jamais de son foyer et de
tous ses biens. Il lui fallut du temps pour parvenir à
cette conviction. Pendant une année il ne connut guère
que la révolte et le désespoir. Le souvenir de
l'hommage rendu à sa détresse, le jour de sa
condamnation, par le seul ami qui lui fût demeuré
fidèle, finit par s'imposer à lui avec la force d'une
présence. Quelqu'un avait cru en lui quand sa
déchéance avait paru irrémédiable;
quelqu'un s'était incliné devant une valeur qui pouvait
encore vivre en lui; quelqu'un, bravant le mépris public qui
l'accablait, n'avait pas cessé de l'aimer.
C'est dans la lumière de cette amitié qu'il
découvrit l'Amour infini qui l'attendait au plus intime de
lui-même et auquel il suffisait de consentir pour jouir d'une
liberté qu'il n'avait jamais connue et que les murs de sa prison
ne pouvaient aucunement restreindre. Il n'était plus seul
dans sa cellule. Un Ami invisible ne cessait de le visiter, en ouvrant
à son âme un espace illimité.
En des circonstances bien différentes, une femme
totalement paralysée depuis 39 ans et aveugle depuis 30
ans me confiait le secret de son courage et de sa
sérénité: dans le bonheur d'avoir
été épousée avec cette double
infirmité par l'homme qui l'avait aimée - avant qu'elle
n'en fut atteinte - dans tout l'éclat de sa jeunesse et qui
attestait, par cette fidélité, la valeur unique qu'il
attachait à sa personne, véritable sanctuaire de la
Divinité.
En des conditions peut-être plus tragiques encore, une
Française déportée au cours de la dernière
guerre, eut la grâce de découvrir Dieu dans le camp de
Ravensbruck où elle endurait d'exceptionnelles privations.
Elle en éprouva un tel bienfait que, libérée par
la victoire, elle craignit de perdre, dans la dispersion d'une vie dite
"normale", la permanence du seul contact qui la pouvait combler.
Qui se douterait de la misère matérielle de Mozart en
entendant sa musique, où sa foi ingénue anticipait la
joie qu'il espérait de la rencontre avec le Seigneur dont son
Requiem respire l'attente Qui sentirait autre chose que pure jubilation
dans le "Te decet hymnus" du Requiem de Gilles, où toute chair
ressuscite dans la gloire de la Jérusalem nouvelle, dont le
Gloria de la Messe en si de Bach semble saluer l'avènement.
L'amour est plus fort que la mort... Il n'y a pas de douleur qu'il ne
puisse transfigurer, pas d'infirmité dont il n'allège la
pesanteur. Les aveugles sont les grands voyants du monde sonore et
c'est à un sourd que nous devons l'Hymne à la Joie
le plus triomphant.
Mais si de grandes âmes ont pu vaincre la souffrance, la
pauvreté, la prison, les deuils, les humiliations et rendre
grâce au poteau d'exécution, comme d'Estienne
d'Orves, et chanter jusqu'à l'échafaud comme les
Carmélites de Compiègne, on ne s'étonnera pas que
l'Amour qui les portait confère à toute existence,
pourvue du nécessaire sans épreuve héroïque,
un surcroît infini de bonheur et de grandeur, dont
témoignent, chacun dans son langage tous les génies, tous
d'accord pour reconnaître dans cet Amour qui aimante leur
recherche: "La Vie de leur vie."
"Pourquoi vouloir être quelque chose quand on peut être
quelqu'un?" écrit Flaubert dans son journal, scandalisé
par un billet de Baudelaire qui lui demande de pousser sa candidature
à l'Académie Française. C'est qu'il
n'ambitionne, lui, Flaubert, d'autre récompense que d'exprimer
toujours mieux, en s'effaçant devant elle, cette "Beauté
toujours ancienne et toujours nouvelle" qui ravissait le coeur de Saint
Augustin. Avec la même humilité Einstein affirmait
que "l'homme qui a perdu la faculté de s'émerveiller et
d'être frappé de respect est comme s'il était
mort", car il n'aspirait qu'à ce dialogue "mystique" avec un
univers perçu dans la Pensée créatrice dont la
nôtre tire toute sa lumière. Et qui a mieux
chanté "la joie de connaître" que Pierre Termier
déchiffrant la genèse de la terre dans le grand Canyon du
Colorado?
Mais non moins admirable est ce témoignage d'une pauvre
bergère illettrée qui n'arrivait jamais au bout de son
"Notre Père" parce qu'elle éclatait en sanglots
dès les premiers mots, en pensant qu'une chétive
créature comme elle jouissait du privilège incroyable
d'invoquer Dieu comme son Père.
Si le message de Jésus s'achève dans ce testament de
Joie: "Je vous ai dit ces choses pour que ma joie soit en vous et que
votre joie soit parfaite", c'est que tout l'Evangile est la
révélation et la communication personnelle du
Dieu-Charité, du Dieu qui n'est qu'Amour et dont le Coeur est le
berceau de toute réalité.
Ce dimanche rose de "Laetare" oriente nos regards, au milieu du
Carême, vers l'univers pascal qui doit fleurir de la Croix,
où la création sera ré-engendrée par le
Verbe fait chair, en qui l'Amour éternel s'immole pour faire
contrepoids à tous nos refus d'amour.
La Musique qui est le chant du Silence, par le ministère des
grands Artistes qui sont nos hôtes, va nous disposer à
entendre selon le mot de Saint Ignace d'Antioche, ce "mystère de
clameur accompli dans le silence de Dieu", dont chaque Liturgie
renouvelle la présence et l'appel.
Il ne suffit pas, en effet, que Dieu se donne pour que sa joie soit en
nous. Seul le consentement de notre amour peut fermer l'anneau
d'or des fiançailles qu'Il ne cesse de nous proposer, comme en
témoigne Saint Paul aux Corinthiens dans cette parole qui
s'adresse à nous: "Je vous ai fiancés à un
Epoux unique pour vous présenter au Christ comme une
vierge pure".
Mais comment cela peut-il nous atteindre réellement?
Allons- nous verser dans une sensiblerie pseudo-mystique en nous
imaginant favorisés, plus que le commun des hommes, des
prédilections divines?
Toute illusion à cet égard est écartée par
le mandatum qui fait de l'amour effectif envers les hommes le
critère exclusif de notre amour envers Dieu. C'est d'abord
dans le jardin d'autrui que doit fleurir, par nos soins, la rose du
Laetare.
Qu'exige de nous, en famille, au travail et dans toutes nos relations
humaines la joie des autres? Nous verrons, sans tarder, qu'elle
réclame une attention si constante. un effacement de
nous-même si soutenu, qu'ils sont rigoureusement impossibles sans
une permanente reprise de contact avec Dieu.
C'est là le noeud des deux préceptes qui n'en font qu'un:
l'amour de Dieu et l'amour de l'homme.
L'Evangile est la bonne nouvelle de l'Emmanuel: "Dieu est avec
nous". Mais comment l'apprendra l'homme d'aujourd'hui, si le sourire de
notre amitié ne lui rend pas sensible le Visage qu'un coeur
humain, ne peut reconnaître qu'à travers un amour humain
où il transparaît?
Le Testament de joie est remis entre nos mains, comme le plus urgent
appel à notre générosité qui en peut seule
assumer l'accomplissement dans le monde contemporain, au cours du
temps dont chacun de nous dispose pour s'éterniser.
L A
P A U V R E T É D E D I E U
Maurice Zundel
Article publié dans Foi Vivante,
revue des Carmes à Bruxelles en 1963
puis Dans le silence de Dieu,
Éd. Anne Sigier
Une
petite fille qui avait
été au catéchisme et
qui l'avait suivi assidûment, essayait de se représenter
Dieu. On avait dit que Dieu est tout-puissant, qu'il peut faire tout ce
qu'il veut, que rien ne lui résiste, qu'il est riche de tous les
biens, qu'il est tellement heureux que tous nos malheurs ne peuvent
l'atteindre, comme aucune de nos joies ne peut l'enrichir et que cela
est ainsi depuis toujours. Eternellement. Dieu est comblé,
saturé de biens, débordant de richesses et doué
d'une irrésistible puissance. Et la petite fille se disait :
« Il en a de la chance, le bon Dieu ! Parce qu'enfin, il ne l'a
pas mérité, cela a toujours été ainsi. Au
fond, ce n'est pas juste. Cela devrait être chacun à son
tour d'être Dieu ! » Et elle attendait tranquillement son
tour d'être Dieu.
Il y a quelque chose d'émouvant et d'admirable dans la
réflexion de cette enfant qui rejoint l'objection de Nietzsche :
« S'il y avait des dieux, comment supporterais-je de n'être
pas Dieu ? » A cette objection redoutable, il n'y a qu'une
réponse, c'est celle qui fut donnée à saint
François d'Assise. François, le fils du marchand;
François, destiné par son père au négoce ;
François, riche, comblé par son père qui lui
laisse la bride sur le cou ; François, qui rêve d'autre
chose ; François, nourri des romans de chevalerie et qui ne
pense qu'à la gloire des champs de bataille; François,
homme de guerre tout au début de sa carrière, lors d'une
petite guerre entre Pérouse et Assise. Mais François
nourrit une ambition plus grande : il veut faire la grande guerre dans
le sud de l'Italie. Et il s'en va, magnifiquement équipé,
quand il est arrêté par une voix qui lui dit
intérieurement : « Lequel vaut mieux, servir le
maître ou le serviteur ? » Et il comprend qu'il va faire
ses armes, qu'il deviendra chevalier sous les ordres d'un capitaine qui
est lui-même sous les ordres d'un prince. Il ne sera que le
domestique d'un domestique ! C'est trop peu pour lui ! Il rebrousse
chemin et il attend son destin. Il sait qu'un jour le monde sera rempli
de sa gloire et qu'il épousera la plus belle princesse qui se
puisse jamais avoir. Et il attend.
La maladie le fait réfléchir, le baiser au lépreux
lui fait rencontrer l'intimité du Christ Jésus, la voix
du crucifix de saint Damien lui enjoint de reconstruire sa maison et,
enfin, il entendra dans l'évangile de saint Mathieu l'appel
décisif. Il va rencontrer enfin la princesse à laquelle
il s'est promis : Dame Pauvreté !
C'est Dame Pauvreté qu'il va chanter sur toutes les routes de la
terre, elle est son unique trésor, son seul héritage.
Cette dame, passionnément aimée et défendue, sous
l'image de laquelle il se représente Dieu, c'est cela l'immense
aventure, la plus grande de l'histoire chrétienne.
François l'a compris le premier. Il a vécu avec une
intensité brûlante cette identification de Dieu avec la
pauvreté. « Bienheureux ceux qui ont une âme de
pauvre », dit Jésus en tête des Béatitudes.
C'est la première Béatitude, parce que c'est la
Béatitude de Dieu. Dieu est pauvre, dit François, et le
petit pauvre se tient devant le grand pauvre. Et, par là,
François, le chantre de la pauvreté, nous donne la clef
de ce mystère insondable et merveilleux, qui est le
mystère de la Sainte Trinité. La très sainte
Trinité, que l'on présente comme un rébus
indéchiffrable, la Sainte Trinité sur laquelle tant de
théologiens ont exercé leur admirable subtilité.
Mais jamais ils n'ont été au cœur de cette vie
débordante, parce qu'ils n'ont pas compris que la clef de la
Trinité, c'est la pauvreté.
Trinité cela veut dire que Dieu, s'il est unique, n'est pas
solitaire. Dieu n'est pas quelqu'un qui tourne autour de soi, qui se
regarde, qui se repaît de lui-même, qui se loue et s'adore
et nous demande de le louer et de l'adorer, dans une demande
égocentrique et possessive. Non, la vie de Dieu est une vie
trinitaire: autrement dit, Dieu n'a prise sur son être et sur son
acte qu'en le communiquant. Dieu ne se regarde pas. En Dieu, la
connaissance, c'est le regard : c'est l'élan du Père vers
le Fils et le regard et l'élan du Fils vers le Père. La
connaissance est un échange, un don consubstantiel, un don
total, car ce qui constitue le Père, c'est uniquement cet
élan, ce regard vers le Fils. Il n'a rien d'autre que
d'être tout donné à ce Fils, qui n'a rien d'autre
que d'être donné à ce père et ensemble, ils
ne possèdent pas l'amour, ils le donnent, ils le communiquent
dans une aspiration vivante vers le Saint-Esprit, qui est, une
respiration vivante vers le Père et le Fils. En sorte qu'en
Dieu, tout est éternellement donné, communiqué,
dépouillé dans une pauvreté tellement absolue,
qu'il faut dire que Dieu n'a rien, qu'il ne peut rien avoir, qu'il ne
peut rien posséder, que la divinité n'est à
personne, car elle n'est au Père que dans son élan vers
le Fils et au Fils dans son élan vers le Père, et
à l'Esprit saint dans cette respiration d'amour vers le
Père et le Fils.
D'ailleurs, cela, nous pouvons le comprendre immédiatement par
une expérience quotidienne : celle de cette trinité
humaine, la famille, qui est la plus belle image de la trinité
divine. Dans une famille, il y a au moins trois personnes : le
père, la mère et l'enfant. Et ces trois personnes vivent
de la même vie, de la même joie, du même bonheur, du
même amour et leur harmonie est faite uniquement de ce regard de
l'un vers les deux autres.
Quand l'homme regarde sa femme et pense à elle, en s'oubliant
lui-même, quand la femme regarde son mari et pense à lui
en s'oubliant elle-même et que l'enfant regarde son père
et sa mère en s'oubliant lui-même, c'est le bonheur. La
vie circule, la vie jaillit, la vie se communique, l'harmonie est
parfaite. Mais nous le sentons immédiatement, ce bonheur n'est
à personne. Le père ne peut pas dire, c'est moi, c'est
à moi, c'est pour moi : il le détruirait
immédiatement. Il en serait de même si la mère se
le voulait approprier et si l'enfant prétendait en avoir le
monopole. C'est un bien qui ne peut exister qu'à l'état
de communication, à l'état de dépouillement,
à l'état de don.
Ainsi Dieu, non pas un Dieu solitaire, mais un Dieu dont toute la vie
est un pur jaillissement d'amour sans aucun retour sur soi possible.
Nous, nous pouvons toujours défaire l'union, rompre une
harmonie, nous séparer les uns des autres. En Dieu, il n'y a pas
d'adhérence à soi, parce qu'en Dieu, le moi est tout
élan, toute communication, tout altruisme, tout don, toute
communion, tout amour. En lui, se réalise ce pressentiment de
Rimbaud : ‘‘Je est un autre ’’. ‘’ Je ’’ est un autre, c'est pourquoi
il faut dire, avec François d'Assise ou plutôt à
travers lui, qui n'a rien dit, mais qui a tout vécu, il faut
dire : « Dieu est Dieu parce qu'il n'a rien » Il est tout
en être, tout en valeur, parce qu'il n'a rien, parce qu'il ne
peut rien avoir, parce qu'il ne peut rien posséder, parce qu'il
a tout perdu éternellement, parce qu'il est le
dépouillement subsistant, infini, personnifié,
éternel.
C'est là ce que François a découvert, c'est
là ce qu'il a vécu, ce qu'il nous a communiqué ou
plutôt, Dieu à travers lui. C'en est fini maintenant de ce
Dieu propriétaire, de ce Dieu maître, de ce Dieu despote,
de ce Dieu qui est assis sur ses trésors, qui les défend
et qui, comme dit Luther dans une phrase épouvantable, ‘‘ne veut
pas lâcher la bride du pouvoir’’. C'est le contraire qui est vrai
: Dieu a éternellement lâché la bride du pouvoir,
il ne veut rien pouvoir, sinon donner. Il n'y a rien d'autre en lui que
l'amour. Il ne peut nous toucher que par son amour, comme nous ne
pouvons le rejoindre que par notre amour.
C'est un Dieu inconnu, un Dieu inimaginable, un Dieu imprévu, un
Dieu que les chrétiens n'ont pas encore commencé à
reconnaître. Nous continuons à penser à Dieu comme
on pouvait y penser avant Jésus-Christ. On oublie qu'en
Jésus-Christ tout a été renouvelé, qu'au
travers de l'humanité transparente de Jésus-Christ, le
vrai visage de Dieu s'est révélé, qui est le
visage de la pauvreté, le visage de la fragilité. Car si
Dieu est pauvre, il est fragile ; si Dieu est pauvre, il est
désarmé, car il n'a rien pour le défendre, il
n'est que son amour. Et il suffit de lui refuser le nôtre pour
que rien ne se puisse accomplir.
C'est ce que nous dit magnifiquement le prologue de saint Jean :
« En lui est la lumière, et la lumière luit dans
les ténèbres et les ténèbres ne la
saisissent pas. » Il est dans le monde, et le monde a
été fait par lui, et le monde ne le connaît pas. Il
vient chez les siens et les siens ne le reçoivent pas. Et que
peut-il faire ? Il meurt. Il meurt pour tous ceux qui refusent de
l'aimer. Et il n'y a pas pour lui d'autre issue, et c'est ce que veut
dire la croix. La croix veut dire que Dieu est l'amour qui n'est
qu'amour fragile qui appelle notre amour mais qui ne peut rien en nous
sans nous.
C'est pourquoi il ne s'agit pas de nous sauver d'une menace qui
viendrait de Dieu, mais de sauver Dieu de la menace que nous sommes
pour lui, de le sauver de nos ténèbres, de le sauver de
notre opacité, de le sauver de nos limites qui font de lui
constamment une idole. C'est pourquoi Graham Greene a pu dire
magnifiquement dans La Puissance et la Gloire: « Aimer Dieu,
c'est vouloir le protéger contre nous-même. » Dieu
est fragile autant qu'il est amour. Fragile comme la
vérité. Il suffit de se boucher les oreilles et la
vérité ne peut plus rien. Fragile comme la musique : il
suffit de taper sur une casserole, et la musique ne peut rien. Fragile
comme l'amour : il suffit de fermer son cœur et l'amour ne peut rien.
Aussi bien, saint Jean de la Croix, grandissime docteur de la
contemplation, rejoint ici magnifiquement saint François
lorsqu'il appelle Dieu : ‘‘ la musique silencieuse ’’. Dieu est une
musique silencieuse. Il n'est pas là où il y a du bruit.
Et c'est pourquoi, dès que nous faisons du bruit, nous nous
séparons de lui. Nous ne pouvons plus l'atteindre qu'à
travers des formules, des mots, tout empreints de nos limites et qui
font de lui une idole. Pour le rencontrer, il faut l'écouter, il
faut faire de tout son être un silence agenouillé et alors
sa voix retentit comme la voix de la musique silencieuse.
Quelle découverte ! Comme la petite fille, nous étions
tentés de voir en Dieu un pouvoir exorbitant ou, comme
Nietzsche, un pouvoir révoltant qui appelait notre
révolte. Et voilà maintenant que Dieu nous
apparaît, dans le chant de saint François, comme celui qui
n'a rien. Il nous apparaît comme le dénouement
éternel, il nous apparaît comme la simplicité d'une
pauvreté si grande que jamais nous ne pourrons être aussi
pauvres que lui. Car il y aura toujours en nous ces adhérences
par lesquelles nous collons à nous-même, ce sens de la
propriété qui fait de nous des esclaves de nos
possessions. Dieu seul est libre, d'une liberté infinie, qui est
la liberté du dépouillement total. Ainsi son ‘‘
être par soi’’, cela veut dire aussi qu'il y a en lui toutes les
conditions de la pauvreté absolue du dépouillement infini
et de l'amour parfait.
Nous devons donc faire silence en nous pour pénétrer dans
ces abîmes de lumière et de joie, où notre
liberté a son origine première. Et, nous
souvenant que
Dieu est la musique silencieuse, que Dieu est fragile, nous essayerons
de le protéger contre nous-mêmes.
Alors Dieu prendra pour nous un autre visage, un visage adorable, un
visage passionnant, un visage toujours nouveau. Car quelle
découverte plus bouleversante que celle-là, de savoir que
Dieu n'a rien, qu'il ne peut rien posséder et que nous ne sommes
suspendus qu'à son amour, comme il est suspendu au nôtre !
C'est ce que Claudel a découvert le jour de Noël 1886,
où il fut foudroyé par la grâce, comme Saül
à Damas, Claudel entrant à Notre Dame pour y chercher en
dilettante des émotions esthétiques et entendant soudain
à travers les antiennes des vêpres de Noël, cette
annonce formidable de l'enfance éternelle et de l'innocence
déchirante de Dieu.
Oui, c'est cela notre Dieu. Le Dieu vivant, le Dieu-Esprit, le
Dieu-vérité, le Dieu crucifié, le Dieu silencieux.
Il n'y en a pas d'autre. Le Dieu qui retentit au plus intime de
nous-même comme un appel que nous entendons dès que nous
cessons de nous regarder et de nous écouter et qui nous
apparaît, sous les traits de sa divine fragilité, comme
l'enfant éternel et comme l'innocence déchirante.
L E
V R A I V I S A G E D E D I E U
Maurice Zundel
Article publié dans Foi
Vivante,
revue des Carmes à Bruxelles en 1960
puis Dans le silence de Dieu,
Éd. Anne Sigier
Je
revoyais, l'an dernier à
Louqsor et à Karnak, les
statues colossales des Pharaons, ces Pharaons dont l'effigie
multipliée à des centaines d'exemplaires se dresse
à 8 mètres de hauteur et veut donner l'impression d'une
puissance divine :le Pharaon dominant son peuple, qui n'est que
poussière sous ses pieds.
C'est ainsi que l'humanité a conçu la grandeur.
L'humanité n'a jamais pu comprendre autrement la grandeur que
sous la forme de la domination. Le plus grand, c'est celui qui
écrase, qui a des sujets, qui commande et exige d'être
obéi. C'est celui devant qui le peuple n'est que
poussière. Et c'est pourquoi les Pharaons sont divinisés.
Ils reçoivent leur investiture de la divinité et ils
exigent d'être obéis et d'être reconnus comme des
dieux. Le Pharaon est Dieu. C'est l'impression que l'on reçoit
immédiatement devant le spectacle de ces statues gigantesques
où le Pharaon a multiplié son visage comme le visage de
la divinité.
Mais si le Pharaon est Dieu, Dieu est aussi un Pharaon. Cette image de
la grandeur divine va traverser l'histoire. Dieu apparaîtra lui
aussi comme un monarque, comme un despote, comme le maître absolu
devant lequel nous ne sommes que néant, celui qui peut nous
imposer son joug et nous châtier des derniers châtiments si
nous nous soustrayons à sa volonté. Et dans la Bible
elle-même, dans l'Ancien Testament qui est d'ailleurs dans son
essence un mouvement vers Jésus - et c'est là toute sa
valeur - il n'en reste pas moins vrai que l'image de Dieu est cette
image royale, le plus souvent l'image d'un dominateur, d'un despote
absolu, dont la présence fait mourir.
Aussi bien, voyons-nous Isaïe, lors de sa première
vocation, saisi de terreur : il va mourir et, lorsque les
Hébreux se trouvent au pied du Sinaï, et qu'ils
s'apprêtent à affronter la présence de Dieu, ils
crient vers Moïse en disant : "Parle-nous, toi, mais que Dieu ne
nous parle pas. Car si Dieu nous parle, nous allons mourir ".
C'est ainsi que si les hommes ont donné à leurs rois,
dans l'antiquité, le visage de la divinité, ils ont
donné aussi à la divinité le visage de leurs rois.
C'est ainsi que nous tous nous concevons la grandeur. La grandeur,
c'est de dominer ; la grandeur, c'est d'être au-dessus des autres
; la grandeur, c'est d'être applaudi ; la grandeur, c'est d'avoir
des sujets. Dans un ordre quelconque, la grandeur, c'est de regarder de
haut en bas vers une foule qui admire et qui offre le tribut de ses
hommages. Et nous sommes tout infectés, tout empoisonnés
de cette image de la grandeur, puisque nous aussi,
dévorés comme nous le sommes par notre amour-propre, nous
ne pensons qu'à nous mettre en valeur, éclipser les
autres, en faisant parler de nous.
Cette image corrompt notre esprit, corrompt aussi notre religion, parce
que justement l'Evangile nous a apporté une autre échelle
des valeurs. A cette échelle des valeurs fondée sur la
domination, sur l'écrasement de la fragilité humaine par
la puissance divine, selon l'image que les hommes étaient alors
capables de construire, l'Evangile oppose une nouvelle échelle
des valeurs, incroyable, merveilleuse et dont nous n'avons pas encore
commencé de comprendre la portée.
Le Jeudi Saint, à quelques heures de l'Agonie, las apôtres
sont encore entrés au Cénacle sans comprendre. A la table
même de la Cène, ils se sont disputés pour la
première place. Car il ne reste pas autre chose que des
premières places, et Jacques et Jean - Jean lui-même, le
disciple bien-aimé - ils ont, par l'entremise de leur
mère, réclamé les premières places. Ils
rêvent de s'asseoir sur des trônes pour juger les douze
tribus d'Israël. Ils ne savent pas, comme disait Jésus, de
quel esprit ils sont. Ils sont dominés, comme nous le sommes
encore, par cette image de domination. Pour eux, la grandeur, c'est de
regarder de haut en bas, d'avoir des sujets et de recevoir des
hommages.
Et Jésus va nous introduire maintenant dans la véritable
grandeur. Il va mettre de l'eau dans un bassin, il va se ceindre d'un
linge, il va s'agenouiller devant eux, il va leur laver les pieds,
faisant le geste que les esclaves des Hébreux eux-mêmes
auraient refusé à leurs maîtres. Et Pierre,
toujours dominé par son image de la grandeur, de la fausse
grandeur, se scandalise : "Mais non, Seigneur, c'est impossible !" Il
veut détourner Jésus de cette humilité, comme il
voulait le détourner naguère de la croix. Il faut que
Jésus affirme qu'il n'aura aucune part au Royaume s'il ne se
laisse faire. Et maintenant Jésus, à genoux, lave les
pieds de Judas qui l'a vendu, de Pierre qui va le renier, de Jacques et
Jean qui vont s'endormir dans le jardin de l'agonie, de tous les autres
qui vont s'enfuir quand il aura été livré et qu'il
apparaîtra désormais comme le condamné voué
à l'infamie.
C'est ici que commence la Nouvelle Alliance, que le voile se
déchire, que le vrai visage de Dieu apparaît et que cette
échelle de grandeurs nouvelle, incomparable, nous est enfin
révélée : la véritable grandeur, ce n'est
pas de dominer, la véritable grandeur, c'est la
générosité, c'est la
générosité... Le plus grand, c'est celui qui donne
le plus, celui qui donne tout, celui qui donne infiniment, celui qui
n'a rien, celui qui n'est qu'amour et qui ne peut qu'aimer.
Ce visage de Dieu se révèle enfin, le vrai, l'unique vrai
visage de Dieu, inconnu, insoupçonné,
imprévisible, merveilleux, celui que le monde d'aujourd'hui
attend et ne connaît pas encore. Car enfin, tout
l'athéisme moderne : Marx, Nietzsche, Sartre, Camus, tous ces
grands talents, tous ces grands hommes, chacun à sa
manière, pourquoi refusent-ils Dieu ? Mais justement, Dieu, ils
le voient toujours sous l'image du Pharaon, comme une limite à
l'homme, comme une menace contre l'homme, comme un interdit, comme une
défense, comme une barrière ! Ainsi que l'écrit
Sartre dans ce raccourci terrifiant : "Si Dieu existe, l'homme est
néant.", tant ils ont le sentiment que si l'homme doit se tenir
debout, s'il veut être un créateur, s'il veut courir une
aventure qui en vaille la peine, il ne doit compter que sur soi, ne pas
faire appel à ce Dieu qui nous dispense de tout travail, de tout
effort créateur, parce qu'il a tout fait, parce que les jeux
sont faits, parce que le sort en est jeté, parce que notre
destin est éternellement prédéterminé. Et
c'est au nom de l'activité humaine qu'ils revendiquent leur
athéisme, pour que l'homme soit pleinement lui-même, pour
qu'il atteigne à toute sa grandeur, pour qu'enfin il soit
vraiment un créateur.
Ils ne savent pas combien nous sympathisons avec eux. Nous aussi, nous
sommes des hommes, nous aussi nous avons le sens de la dignité,
un sens brûlant, ineffaçable. Nous aussi, nous savons
qu'une conscience humaine est inviolable, qu'un homme n'est pas un
objet dont on puisse disposer comme d'une marchandise, que l'homme est
un sujet, qu'il doit être vraiment l'origine et la source de ses
actes. Et le Créateur lui-même, dans l'ordre de la
générosité et de l'amour, où tout est
fondé sur la réciprocité, va nous donner - et
c'est cette immense révélation - cette lumière
inépuisable du lavement des pieds.
Devant quoi Jésus est-il à genoux ? Devant ce Royaume de
Dieu que nous avons à devenir. Et il n'y en a pas d'autre. Le
Royaume de Dieu, c'est la Royauté d'amour de Dieu au plus intime
de nous. Et cette Royauté, Dieu ne peut pas l'accomplir tout
seul. Autrement, Jésus ne serait pas à genoux devant ses
disciples. Pour que cette Royauté existe réellement, il
faut notre consentement, il faut que le cœur de Judas s'ouvre, que le
coeur de Pierre accepte, que le coeur de Jacques et de Jean
s'éveille, que tous les autres sortent de leur sommeil et qu'ils
prononcent ce oui sans lequel rien ne peut s'accomplir. Et c'est
justement pour éveiller ce consentement, pour rendre attentif
chacun de ses disciples et nous-même à ce Royaume
intérieur que Jésus est à genoux. Jamais l'homme
n'a reçu tant d'honneurs, jamais la liberté humaine n'a
reçu une telle dimension que dans cet agenouillement du Seigneur
devant ses disciples et devant nous-même.
C'est cela le vrai visage de Dieu. La grandeur, ce n'est pas de
dominer. Dieu n'est pas celui qui a le goût de l'esclavage. Dieu
n'a pas de sujets - au sens de Pharaon - Dieu ne domine personne. La
Royauté de Dieu, c'est justement de nous toucher par sa
liberté pour susciter la nôtre.
Un monde nouveau, un monde inconnu, un monde insoupçonné,
un monde merveilleux, puisque notre oui - comme le oui de la
fiancée dans un véritable mariage, conditionne le oui du
fiancé - est condition dans ce mariage que Dieu veut contracter
tracter avec nous. Comme l'exprime l'apôtre Paul : " Je vous ai
fiancés à un époux unique, pour vous
présenter au Christ comme une vierge pure. "
C'est cela notre Dieu : non pas une limite, non pas une menace, non pas
un interdit, non pas une vengeance, mais l'amour agenouillé qui
attend éternellement le consentement de notre amour sans lequel
le Royaume de Dieu ne peut se constituer et s'établir.
Exactement tout le contraire de ce que l'on imagine. On imagine les
croyants comme de pauvres types qui ont peur, qui s'en remettent
à une puissance indiscutable pour boucher les trous de leur
impuissance. Oui, c'est cela Dieu, le bouche-trou de tout ce que l'on
ne sait pas, et de tout ce que l'on ne peut pas. Alors, cela fait un
Dieu rabougri, un Dieu et un homme méprisables. Mais non,
justement l'Evangile, la Bonne Nouvelle nous ouvre cet horizon
prodigieux, celui-là même que secrètement notre
coeur attendait : l'Evangile nous fait connaître, l'Evangile nous
révèle le coeur de notre Dieu et nous introduit dans son
amitié, car désormais, il n'y a plus de serviteurs, il
n'y a plus que des amis. C'est une révolution sans
précédent.
Il faut que nous entendions cet appel, que, comme le veut le Pape saint
Léon dans son homélie de Noël, nous prenions
conscience de notre admirable dignité. Dieu n’a pas le
goût de cette soumission d'esclave. Il attend notre amour de
fils. Il attend notre confiance d'ami. Il veut faire de nous des
collaborateurs d'un monde qui ne peut pas s'achever sans nous. Le grand
romancier Pasternak, dans son livre bien connu, Le Docteur Jivago, a
deux ou trois pages miraculeusement belles sur la nouveauté du
Christianisme et il oppose aux miracles de l'Ancien Testament, aux
grands mouvements des peuples sous la conduite de Moïse, le
miracle silencieux de la conception de Marie. Ce miracle secret qui
s'accomplit à l'ombre du Saint-Esprit, ce miracle que la langue
humaine est incapable d'exprimer. Ce miracle où Dieu vient
à nous, ce miracle va resplendir à travers la
pauvreté de Marie, le visage éternel du Dieu vivant. Et
il conclut ces pages par ce raccourci prodigieux, emprunté
à la Liturgie russe “ Adam a voulu se faire Dieu et il n'a pas
réussi, il ne l'est pas devenu. Mais maintenant, Dieu s'est fait
homme afin de faire de l'homme un Dieu."
On ne peut pas, comme le fait la liturgie russe, opposer d'une
manière plus brutale les deux échelles de valeurs, celle
de l'Ancien Testament, fondée sur l'image de domination
où le péché suprême était de vouloir
ravir à Dieu ses droits en se faisant Dieu au lieu d'être
un esclave courbé dans la poussière, et la nouvelle
échelle de grandeurs du Nouveau Testament, fondée
uniquement sur la générosité où, comme le
disait Athanase et après lui Augustin, Dieu s'est fait homme
afin que l'homme devînt Dieu. Car bien sûr, dans
l'échelle de générosité, il n'y a plus de
rivalité possible, car celui qui donne tout, ne demande rien
d'autre que communiquer tout ce qu'il est, pour nous faire
pénétrer dans son intimité afin que sa vie
devienne la nôtre et la nôtre la sienne.
Voilà la charte de notre liberté : l'Evangile nous
délivre de ce monarque, nous a délivrés de cette
menace d'un Dieu dont on avait peur et devant lequel on pensait
toujours devoir mourir. L'Evangile nous fait entrer dans
l'intimité du Dieu vivant, qui fait surabonder la vie, et il
vient à nous comme la Bonne Nouvelle d'aujourd'hui, la plus
brûlante, la plus passionnante, la plus magnifique. Il nous
demande de nous redresser, d'atteindre à notre stature qui est
la stature du Christ et de devenir avec Dieu des créateurs dans
le même ordre de grandeur que lui, l'ordre de grandeur de la
générosité, de l'amour et du don de soi. Car
justement, Dieu s'est fait homme afin que l'homme devînt Dieu.
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Coin méditation
La
nouveauté de la Nouvelle Alliance, c'est de situer Dieu au
plus intime de nous-même, comme une source de vie
éternelle.
L'Évangile (la Bonne Nouvelle), c'est de nous avoir
délivrés d'un dieu extérieur à nous, pour
nous conduire à un Amour
caché en nous.»
Maurice Zundel, dernière
homélie, prononcée en
février 1975
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